Au Liban-Sud, la foi ne se mesure plus à la ferveur des processions mais à l’adaptation face à la pénurie. En ce mois de février 2026, la lune du Ramadan et les cendres du Carême ne se croisent pas pour un symbole œcuménique de circonstance. Elles se superposent dans une même épreuve: pénurie, fatigue et insécurité. Sous le vrombissement des drones, le Sud ne célèbre plus : il survit.
Pourtant, derrière les maisons endommagées et les commerces fragilisés, quelques gestes simples – partager un repas ou accrocher une lanterne – permettent à la solidarité et à l’humanité de subsister.
Entre inflation galopante et salaires pulvérisés, deux jeûnes s’entrelacent. Dans une région épuisée par deux ans de guerre et une inflation qui a explosé le coût de la vie, le jeûne n’est plus seulement un acte spirituel: c’est une stratégie de survie. Mais, c’est aussi, parfois, le dernier fil qui relie les habitants à ce qui reste de normalité et de solidarité.
Le jeûne à l’épreuve des chiffres
À Marjeyoun, Khiam, Bint Jbeil ou Chebaa, les tables d’iftars et les repas de Carême ont perdu leur abondance. Ils se ressemblent désormais: sobres, comptés, parfois réduits à l’essentiel.
«Avant la guerre, ces périodes rassemblaient les familles. Aujourd’hui, on compte chaque assiette», confie Nadim, travailleur journalier à Marjeyoun.
Ali, agriculteur dans la région de Bint Jbeil, résume la bascule : «Le Ramadan était un mois de partage et de générosité. Il est devenu un mois de calcul permanent.»
Selon des commerçants de Nabatiyé et de Marjeyoun, le prix de la viande rouge a bondi de 250 à 300% en deux ans. Le kilo atteint 22 à 28 dollars, un seuil infranchissable pour la majorité. Le poulet, jadis refuge des bourses modestes, culmine désormais à 10 dollars.
Les légumes, pilier des tables de Ramadan comme du Carême, suivent la même trajectoire délirante. Tomates, concombres, laitue, radis, citron affichent entre 150 et 250 %, conséquence d’une production locale amputée de 50 à 70% par l’insécurité des zones agricoles frontalières.
«Avant, on en préparait presque tous les soirs. Aujourd’hui, une fois par semaine, quand c’est possible», explique Rima, mère de trois enfants. Le fattoush, baromètre de cet effondrement, est devenu un luxe. Chaque ingrédient est désormais pesé, discuté, parfois sacrifié. Le plat existe encore. L’abondance, elle, a disparu.
Même les douceurs du Ramadan se raréfient. «Un plateau de Qatayef équivaut aujourd’hui à une journée de salaire», confie un pâtissier de Marjeyoun. Les clients regardent, demandent le prix, puis repartent.
Le carême: abstinence ou contrainte ?
Traditionnellement, le Carême dans les villages chrétiens du Sud est marqué par l’abstinence de viande et de produits laitiers avec des plats à base de légumineuses. Mais cette année, la piété se heurte à une spoliation forcée. «Le Carême est censé être un temps de dépouillement volontaire. Cette année, il nous est imposé par la crise», constate Nader, habitant de Deir Mimes.
Une enquête associative locale à Nabatiyé révèle que le panier alimentaire d’une famille moyenne dépasse désormais trois fois le salaire minimum officiel, fixé autour de 300 dollars.
Face à cette dérive, les municipalités de Nabatiyé et de Marjeyoun ont renforcé les contrôles notamment sur les boucheries et les marchés de légumes et dressé des procès-verbaux pour affichage irrégulier des prix. Sur le terrain, l’efficacité de ces mesures reste dérisoire face à une inflation structurelle.
Villages mixtes: adaptations croisées
Dans les villages où minarets et clochers partagent l’horizon, Ramadan et Carême cessent d’être des marqueurs distincts. Ils deviennent deux formes d’une même endurance.
Dans les foyers chrétiens, le Carême demeure un temps de sobriété et de retour à l’essentiel. «C’est un retour de silence et de charité», explique Thérèse, à Marjeyoun.
L’adaptation est mutuelle. «On ajuste nos menus quand on invite nos voisins chrétiens», confie Fadia, habitante de Khiam.
Paroisses et mosquées distribuent des paniers alimentaires sans distinction tentant de pallier l’explosion des demandes d’aide. «Les demandes d’aide ont augmenté cette année», indique un responsable associatif local. Les échanges de plats entre voisins, tradition séculaire, se maintiennent, mais les quantités sont réduites.
Le dernier acte de foi
Dans une zone où l’activité économique reste fragile et où l’insécurité persiste, Ramadan et Carême se déroulent dans un climat d’incertitude. «La foi nous aide à rester debout», confie Ali. «Mais le problème reste ce que nous mettons dans nos assiettes.»
Au Liban-Sud, jeûner n’est plus un simple rite religieux. C’est une manière de résister à l’effondrement.
Tenir ensemble n’est plus un symbole: c’est un dernier acte de survie. Et peut-être, au bout de ce long calvaire, le seul véritable acte de foi.



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