À son arrivée à Washington début février, le commandant en chef de l’armée libanaise, le général Rodolphe Haykal, a été confronté à une réalité stratégique profondément remodelée. Les entretiens qu’il a enchaînés, marqués par des échanges tendus et le départ abrupt du sénateur Lindsey Graham, ont acté un tournant: la marge de manœuvre dont bénéficiait le Liban entre souveraineté étatique et coexistence avec une force armée parallèle se réduit dangereusement. À Washington, l’heure n’est plus aux subtilités.
L’affaiblissement militaire du Hezbollah, la crise économique persistante en Iran et la chute du régime de Bachar el-Assad en Syrie ont créé une conjoncture inédite. Pour de nombreux responsables américains, il s’agit d’une «opportunité historique» pour que l’État libanais rétablisse son autorité pleine et entière. Mais cette fenêtre pourrait se refermer rapidement.
Dans un entretien exclusif accordé à This Is Beirut, le député républicain Darin LaHood, coprésident du Caucus d’amitié américano-libanais, a résumé sans détour la position américaine: «Le Liban est engagé sur cette voie, mais nous n’y sommes pas encore. Des étapes cruciales doivent être franchies.»
Son propos illustre un consensus désormais largement partagé au Congrès, au-delà des clivages partisans. Washington estime que les conditions sont réunies pour un basculement stratégique — à condition que Beyrouth agisse. «Nous voulons des résultats concrets. Nous voulons voir des objectifs atteints. Nous voulons voir des armes récupérées», martèle LaHood. Le message est clair: la patience américaine touche à ses limites.
Les attentes de Washington ne se limitent pas à la mise en œuvre technique du désarmement. Si le général Haykal a réaffirmé l’engagement du Liban envers le cessez-le-feu et la résolution 1701 du Conseil de sécurité, son discours mesuré a trahi la sensibilité du dossier sur le plan intérieur. Là où les autorités libanaises invoquent des équilibres politiques délicats, les responsables américains exigent des actes vérifiables.
Les États-Unis souhaitent voir l’armée libanaise assumer pleinement le monopole de la force légitime, en redéfinissant l’ensemble du dispositif sécuritaire national. L’aide militaire et financière américaine restera étroitement liée à des avancées concrètes sur le terrain.
Même la prudence lexicale employée par certains responsables évoquant des «acteurs non étatiques» sans désigner explicitement le Hezbollah est désormais perçue à Washington comme une forme d’ambiguïté problématique. Le Bureau des affaires du Proche-Orient du département d’État a, pour sa part, adopté un ton sans équivoque: «Le désarmement des groupes terroristes soutenus par l’Iran et la promotion de la paix au Moyen-Orient sont des priorités de l’agenda présidentiel.»
Lors de son entretien avec le général Haykal, le sénateur Lindsey Graham a posé une question frontale: considère-t-il le Hezbollah comme une organisation terroriste? Le refus du chef de l’armée de répondre par l’affirmative a mis un terme brutal à la réunion. L’incident illustre le durcissement du ton à Washington. «Tant que cette attitude prévaudra au sein des Forces armées libanaises, je ne pense pas que nous ayons un partenaire fiable», a tranché Graham.
Darin LaHood n’a pas été moins explicite. «J’aimerais voir le jour où Israël n’aura plus besoin de frapper le sud du Liban ni de cibler des positions du Hezbollah, parce que nous pourrons compter sur l’armée libanaise pour remplir cette mission. L’objectif final est que l’armée exerce un contrôle total sur le Sud.»
Le soutien américain, a-t-il assuré, pourrait s’intensifier — mais sous condition. La formule est désormais assumée: pas de progrès, pas de soutien.
La pression exercée par Washington ne se limite pas au dossier sécuritaire. Le Congrès réclame des sanctions ciblées contre les responsables libanais accusés de bloquer les réformes. «Toute personne au sein du gouvernement, en particulier les élus qui entravent la réforme électorale ou la restructuration du secteur bancaire, qu’il s’agisse de la loi sur le déficit financier, “Gap Law”, ou du vote de la diaspora, devra rendre des comptes», a averti LaHood. Selon lui, la frustration est palpable au Capitole, comme au sein de l’administration Trump.
Le 4 février, LaHood et Darrell Issa ont ainsi déposé le Lebanon Election Integrity and Diaspora Voting Protection Act, prévoyant des sanctions contre les responsables entravant les réformes électorales et financières. Présentée pendant la visite de Haykal, cette initiative marque une volonté claire: associer les discours à des mesures coercitives concrètes.
À l’horizon se profilent les législatives de mai 2026, perçues comme une échéance déterminante. Lors d’auditions au Congrès, plusieurs intervenants ont souligné que, malgré son affaiblissement militaire, le Hezbollah consolide son appareil politique. Avec le mouvement Amal, il chercherait à préserver les 27 sièges chiites du Parlement, la présidence de la Chambre et son influence sur des nominations stratégiques dans les domaines sécuritaire et financier. Sans progrès rapide en matière de désarmement, les capacités résiduelles du Hezb pourraient peser sur le scrutin.
LaHood insiste: «Les États-Unis et le Congrès veulent voir une accélération, notamment au nord du Litani et dans la Békaa.» Une évolution tangible avant les élections pourrait rebattre les cartes.
Le message américain reste toutefois conditionnel. «L’Amérique souhaite la réussite du Liban. Mais il appartient au gouvernement et au Parlement de prendre les décisions nécessaires», souligne le député, laissant entendre que la patience de Washington n’est pas illimitée.
L’équation stratégique est désormais limpide: agir pendant que le Hezbollah traverse une phase de fragilité, ou laisser passer l’occasion au risque de le voir se reconstituer.
En regagnant Beyrouth, le général Haykal rapporte un double signal: une disponibilité américaine à soutenir davantage l’armée libanaise, mais aussi des exigences précises: désarmement effectif, réformes électorales, restructuration économique et affirmation sans ambiguïté de l’autorité exclusive de l’État sur les armes.
Le choix appartient désormais aux autorités libanaises: transformer les engagements en décisions opérationnelles, ou prolonger l’attentisme. Cette fois, préviennent les responsables américains, le temps n’est plus aux demi-mesures.



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