Drame à Tripoli: sur quoi porte le plan du gouvernement?
©Ici Beyrouth

Au Liban, il faut attendre que le drame se produise, avant de passer à l’action. Tel est le cas de Tripoli, où les autorités n’ont décidé de prendre les choses en main qu’une fois de nombreuses vies perdues. Lundi, soit un jour après l’effondrement d’un immeuble à Bab el-Tebbané qui a fait 14 morts et plusieurs blessés, le gouvernement de Nawaf Salam dévoile un plan d’urgence destiné à protéger les habitants et sécuriser la ville.

Cette décision, prise lundi lors d’une réunion d’urgence au Grand Sérail, intervient après deux effondrements à Tripoli, en l’espace de deux semaines. Le drame a déclenché une vague de colère dans la ville et ravivé les accusations de négligence face à un parc immobilier ancien et largement dégradé. Le dernier recensement municipal, datant de 2024, faisait déjà état de plus d’une centaine d’immeubles fissurés ou menacés. Sur quoi portent les mesures concrètes du gouvernement Salam?

Une évacuation rapide et contrainte dans le temps

Le dispositif prévoit l’évacuation de 114 immeubles identifiés comme à risque, en coordination avec la municipalité. Les autorités n’ont pas encore communiqué le nombre exact de familles concernées ni la localisation précise des bâtiments, mais le processus a été enclenché mardi matin.

Le délai fixé pour cette évacuation est d’un mois, illustrant l’urgence, mais soulevant des questions sur la faisabilité dans une ville frappée par une crise chronique du logement et la précarité. L’État promet de prendre en charge les frais de relogement, sans préciser toutefois le fonctionnement ni la durée de cette assistance. Parallèlement, un réseau de centres d’hébergement temporaire a été mis en place par le comité de gestion des catastrophes du Liban-Nord, avec la possibilité d’en créer d’autres selon les besoins. Cette solution reste transitoire, en attendant des mesures de relogement plus durables.

L’appui du programme «Aman»

Sur le plan social, les familles évacuées seront inscrites au programme de protection sociale «Aman», financé par la Banque mondiale, qui fournit déjà une aide financière à des milliers de familles au Liban. Le ministère des Affaires sociales sera chargé de cette intégration.

Lancé en 2022 en réponse à l’effondrement économique du Liban et à l’aggravation de la pauvreté dans le pays, le programme Aman constitue un filet de sécurité sociale financé par la Banque mondiale, qui permet des transferts mensuels en espèces aux familles les plus vulnérables pour les aider à couvrir leurs besoins essentiels.

Sur le terrain, l’opération sera complétée par deux démarches complémentaires. D’un côté, le ministère de la Santé déploie des équipes médicales pour évaluer rapidement les besoins des familles touchées. Des postes de soins temporaires pourraient ainsi être installés, tandis que les blessés seront pris en charge. Les équipes entendent distribuer médicaments, pansements et matériel de premiers secours, tout en apportant un soutien psychologique aux victimes, notamment aux enfants et aux personnes les plus vulnérables.

Parallèlement, le Haut Comité de secours se concentrera, lui, sur l’évaluation des bâtiments. Les experts en construction déterminent lesquels peuvent être consolidés et lesquels représentent un danger imminent. Les structures récupérables seront renforcées, leurs murs et fondations stabilisés pour éviter tout effondrement, tandis que les bâtiments trop endommagés seront démolis de manière sécurisée. Le périmètre sera donc strictement contrôlé et balisé, permettant aux habitants de revenir progressivement dans les zones jugées sûres, tout en protégeant les équipes de secours et les habitants contre tout accident.

En parallèle, le recensement des immeubles à risque doit se poursuivre en coordination avec l’Ordre des ingénieurs, tandis que le Conseil pour le développement et la reconstruction (CDR) évaluera l’état des infrastructures à Tripoli, notamment les réseaux d’eau et d’assainissement. Interrogé par Ici Beyrouth, le président du CDR, Mohammad Kabbani, a précisé qu’une feuille de route était en préparation, destinée à prioriser les zones où les immeubles nécessitent une intervention urgente, tout en procédant à une évaluation globale des infrastructures urbaines.

Une crise qui dépasse l’urgence

Mardi, le président de la municipalité de Tripoli, Abdel Hamid Karimé, est revenu sur sa décision de démission. S’il avait évoqué, la veille, une ville «sinistrée» dépourvue de moyens suffisants, soulevant la question de l’incapacité des autorités locales à gérer un parc immobilier vétuste sans soutien financier et technique massif de l’État central, il a considéré que les positions affichées tant par le président de la République, Joseph Aoun, que par le Premier ministre, Nawaf Salam témoignent d’une réelle détermination à traiter la situation à Tripoli. Ces assurances l’ont donc conduit à revenir sur sa décision de démission, afin de permettre la poursuite du travail en coordination avec l’État et les autorités concernées.

Selon lui, des inspections immédiates des bâtiments nécessitant une intervention urgente seront effectuées, accompagnées d’un recensement complet de tous les immeubles de la ville, afin d’identifier les risques et de les traiter avant qu’ils ne s’aggravent.

Dans ce cadre, une délégation de responsables locaux de Tripoli, après une rencontre avec le président Aoun, a présenté l’ampleur de la catastrophe et l’urgence d’un soutien financier immédiat. Le chef de l’État n’a pas hésité à prendre contact avec des partenaires internationaux et plusieurs fonds pour mobiliser autant d’aide que possible.

La délégation a appelé tous ceux pouvant apporter une contribution à ne pas hésiter, lançant un appel explicite aux pays arabes et à la communauté internationale, en insistant sur le fait que la situation à Tripoli est extrêmement grave et nécessite une intervention rapide pour protéger les habitants et éviter que la catastrophe ne s’aggrave.

Pour l’heure, le plan gouvernemental se concentre sur la gestion immédiate de l’urgence: évacuer, héberger, assister. Il n’en demeure pas moins que la question d’un programme global de réhabilitation du bâti ancien à Tripoli – et plus largement dans d’autres villes libanaises confrontées à des risques similaires – demeure entière.

Commentaires
  • Aucun commentaire