La bataille démographique des chrétiens est-elle perdue ?
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Les registres électoraux au Liban constituent un indicateur indirect mais révélateur des équilibres communautaires, d’autant qu’ils ne couvrent pas l’ensemble des Libanais, mais uniquement ceux âgés de plus de vingt et un ans. Les listes électorales actuelles indiquent que les chrétiens représentent 33 % de la population libanaise, une proportion qui demeure significative, surtout au regard des campagnes de tension orchestrées par certains acteurs confessionnels et idéologues sectaires, cherchant à faire croire que les chrétiens ne constitueraient guère plus d’un cinquième de la population libanaise.

Le problème réside toutefois dans le fait que le taux de croissance démographique des chrétiens a accusé une baisse par rapport à celui de l’ensemble des Libanais, tandis que celui des musulmans est nettement plus élevé, soutenu notamment par les décrets de naturalisation, considérés comme le plus grand crime de l’histoire moderne du pays. Ainsi, lors des premières élections d’après-guerre, les chrétiens représentaient 47 % de la population libanaise, mais cette proportion a diminué progressivement au fil des années pour atteindre son niveau actuel. En comparaison avec l’année 2005, lorsque les nouveaux électeurs n’étaient pas encore nés au moment du recensement, la proportion de chrétiens s’élevait à 40 %. L’ajout des moins de 21 ans entraîne au minimum un déplacement de sept points de pourcentage en faveur des musulmans, ce qui conduit à ce que les chrétiens, tous âges confondus, ne représentent en réalité que 25 % de la population libanaise. En excluant les non-résidents, cette proportion devient alarmante.

Partant, la question pour les chrétiens ne réside pas dans leur nombre, mais dans leur rôle et leur capacité à maintenir leur influence au sein de la configuration libanaise. Les Druzes représentent seulement 5 % de la population. Cependant, Kamal Joumblatt fut le chef de l’aile gauche pendant la guerre, et Walid Joumblatt imposa, après les accords de Taëf, une configuration particulière qui garantit la présence des Druzes dans toute équation nationale, menaçant l’équilibre et le consensus du pays en l’absence d’un accord avec eux.

Le problème des chrétiens réside donc dans leur recul progressif et dans la perte de leur influence au fil des étapes décisives de la vie nationale. Leur rôle au Liban ne se limite ni à la représentation proportionnelle au Parlement, ni à l’occupation de certains ministères stratégiques. En réalité, la présence chrétienne au Liban se concrétise par les missions éducatives des écoles et des universités, qui forment certaines des figures les plus influentes du monde. Elle se matérialise également dans les hôpitaux, qui, grâce à des soins de pointe, attirent patients et spécialistes venus du monde arabe et d’ailleurs.

De surcroît, le chrétien au Liban incarne la créativité intellectuelle, artistique et culturelle qui a façonné ce que l’on désigne aujourd’hui comme l’art libanais, dans un pays relativement jeune comparé à d’autres nations au riche patrimoine artistique. Il innove dans la gouvernance, l’organisation, les infrastructures, le goût et l’urbanisme ; il est l’initiateur du progrès et de l’ouverture ; il est enfin le dépositaire d’une valeur intellectuelle qui porte l’unité nationale.

Cela ne signifie pas que ces compétences soient absentes ailleurs. Cela signifie que ce sont les chrétiens qui ont imposé ce rôle, si bien que cette valeur se retrouve désormais recherchée auprès d’eux. Comme le dit un proverbe populaire chez les Chiites du Liban-Sud : « Une maison sans chrétiens est une maison perdue. » Voilà la réalité du rôle chrétien. Alors, arrêtez de vous inquiéter du nombre.

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