Trois cent cinquante années nous séparent de la dernière épigraphe médiévale maronite, celle de Notre-Dame d’Ilige datée de 1277. Cette nouvelle inscription de 1628 à Mar-Chalita de Ghosta marque le début d’une renaissance que devait connaître le Liban sous les Ottomans. Nos deux épigraphes figurent parmi les plus belles dans leur graphie, qu’elle soit estranguélo ou serto, et toutes deux font preuve d’une très belle maîtrise de la langue syriaque.
Mar Chalita est le nom syriaque donné à saint Artème ou Artemius, un général romain du IVᵉ siècle originaire d’Antioche. Ce nom signifie « le gouverneur », du verbe Chlat (dominer, gouverner). Destructeur d’idoles et honni par les habitants d’Alexandrie qui l’ont dénoncé, il a été martyrisé sous Julien à Antioche vers 362-363. Le Liban lui consacre plusieurs églises et monastères, dont les plus importants sont ceux de Qbayét et de Ghosta.

L’acte d’achat du terrain de Mar-Chalita daté de 1615
La fondation du monastère
Le couvent de Mar-Chalita de Ghosta est aussi connu sous le nom de Moqbes. Selon l’évêque maronite Théodore de Ain-Qoura (Aqoura), il aurait été fondé en 1192 par un chevalier franc surnommé Bacchus par les Libanais. Comme l’indique un manuscrit conservé à Bkerké, l’évêque maronite Théodoros relatait ces événements au XIVᵉ siècle. Il nous apprenait alors que Bacchus, comme représentant de Philippe II Auguste de France (1180-1223), avait muni l’église de plusieurs ornements, dont une croix en or.
Comme la majeure partie du Kesrouan, qui englobait le Metn actuel, le monastère de Mar-Chalita a été rasé au sol lors du génocide perpétré par les Mamelouks en 1305. Sa population décimée s’était réfugiée dans les contrées septentrionales entre Tannourine et Bcharré. Il faudra attendre le retrait des Mamelouks face aux Ottomans en 1516 pour voir les chrétiens revenir et rebâtir leurs villages après deux siècles de désolation. Comme partout ailleurs dans le Kesrouan, le Chouf et Jezzine, il a fallu creuser la terre à la recherche des anciennes fondations afin de localiser les villages et les églises. Ce processus de reconstruction puis de modernisation durera quatre siècles jusqu’à la Première Guerre mondiale, mais a connu son moment de gloire sous le règne de Fakhredin II le Grand (1592-1635).
La reconstruction du monastère
C’est justement à cette époque, en 1615, qu’avait été rédigé le document garshouné qui révèle l’acquisition, par Joseph fils de Mohasseb, du terrain de Ghosta où avaient été repérées les ruines du couvent médiéval de Mar-Chalita. Celui-ci allait être rebâti dès 1628 par le prêtre Jean Mohasseb, comme nous l’apprend l’épigraphe garshouné gravée sur l’entrée de l’église. En 1670, le patriarche Georges de Bsebeel y mourut et y fut inhumé. Le patriarche Estéphanos Douaihy, qui lui succéda, séjourna également brièvement dans ce monastère.
L’église a été réaménagée en 1672 lors des travaux de restauration entrepris par le prêtre Sarguis. C’est ce que révèle l’une des nombreuses épigraphes aujourd’hui encastrées dans la nef de l’église. Nous y lisons en garshouné : « Au nom de Dieu, en l’année 1672 de Notre Seigneur, fut rénové ce saint sanctuaire, au temps de notre seigneur le patriarche Estéphanos l’Antiochien… »
L’épigraphe de 1628
C’est donc de 1628 que date l’épigraphe principale gravée autour d’une croix sur l’entrée de l’église. Et c’est surtout là que la première inscription maronite à apparaître après les trois siècles de silence écoulés depuis l’épigraphe de Notre-Dame d’Ilige, datée de 1276-1277.
Les siècles d’occupation mamelouke ont imposé un désert culturel où s’étaient figées toutes les fondations d’églises, d’écoles et de monastères. Les inscriptions syriaques se sont arrêtées en 1277 pour ne réapparaître qu’après 1628. Cette période de désolation a laissé des séquelles profondes sur la population du Liban et sur son Église. Nous allons même y constater des mutations significatives.
Ainsi, avant les Mamelouks, les inscriptions lapidaires étaient toutes en syriaque, alors qu’au XVIIᵉ siècle, elles font aussi appel à l’arabe sous sa forme garshouné. L’écriture monumentale, ou estranguélo carré, a cédé la place à la graphie cursive dite serto. L’écriture en creux a disparu devant la technique des lettres en relief saillant chérie par la tradition musulmane des Arabes et des Turcs.

L’inscription garshouné de l’entrée datée de 1628
L’épitaphe de 1670
Parmi les bâtiments du monastère Mar-Chalita, se trouve un rocher laissé à son état brut et gravé d’un médaillon comprenant une inscription syriaque d’une calligraphie extrêmement soignée. Le contraste est frappant avec l’état naturel du rocher. La langue employée est le syriaque et non le garshouné comme pour les épigraphes de l’église. Il s’agit de l’épitaphe du patriarche Georges de Bsebeel, mort à Mar-Chalita en 1670.
Cet illustre patriarche avait été mentionné en 1918 par le consul de France René Ristelhueber. Dans son récit sur le voyage au Levant du chevalier Laurent d’Arvieux en 1660, il écrivait : « Puis il se rendit au siège patriarcal de Cannobin où Monseigneur Georges de Bsebel le reçut avec beaucoup d’honneurs. Grand, blond, de physionomie à la fois heureuse et respectable, le patriarche avait de l’esprit infiniment, des manières polies et engageantes. Ce fut pour d’Arvieux une agréable surprise que de voir figurer dans la sacristie un grand portrait de Louis XIV.
Son épitaphe inscrite dans le médaillon du rocher dit : Gloire à Dieu ; repose dans cette tombe, Georges Pierre, patriarche d’Antioche des maronites, de Bsebeel. En l’année du Seigneur 1670, le 12 de nisson (avril).

L’inscription syriaque du rocher funéraire, datée du 12 avril 1670
De 1276 à 1628
Le sculpteur y a fait preuve de beaucoup d’habilité, autant dans la maîtrise du syriaque et de sa syntaxe que dans la qualité de la gravure. Ses lettres sont souples et dynamiques. Le médaillon se déforme organiquement vers le haut pour inclure une croix. Le texte fait appel aux abréviations typiques du syriaque, afin de pouvoir se conformer à la forme circulaire du médaillon. Ainsi nous lisons téchbou pour téchbouhto (gloire), patri pour patriarko et d’Antio pour d’Antiokia.
Trois cent cinquante années nous séparent de la dernière épigraphe médiévale maronite, celle de Notre-Dame d’Ilige datée de 1276-1277. Cette nouvelle inscription de 1628 à Ghosta marque le début d’une renaissance que devait connaître le Liban sous les Ottomans. Ces deux épigraphes figurent parmi les plus belles dans leur graphie, qu’elle soit estranguélo ou serto, et toutes deux font preuve d’une très belle maîtrise de la langue syriaque et de la gravure sur pierre.




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