À Beyrouth, l’or circule désormais entre deux mondes. L’un est légal, déclaré, comptabilisé. L’autre avance sans traces visibles, nourri par la défiance, la spéculation et les failles d’un État à bout de souffle. Il faut dire que depuis la crise économique de 2019, à laquelle se sont ajoutées des turbulences politiques et la menace sécuritaire régionale, le métal jaune est redevenu ce qu’il a toujours été dans les périodes de crise : une monnaie refuge mais aussi et surtout fluctuante.
Officiellement, tout semble relativement normal. Selon les données douanières, les importations libanaises de métaux précieux (bijoux, pièces, lingots) ont représenté environ 2,48 milliards de dollars en 2024, plaçant le Liban au 25e rang mondial des importateurs d’or. Au cours de la même année, l’or a été le deuxième produit le plus importé, sur un total de 1.153 produits, constituant une part majeure des flux commerciaux entrants, juste derrière les carburants.
Derrière ce montant global, les grandes origines sont familières: la Suisse arrive en tête avec 1,19 milliard de dollars en termes d’importations, suivie par les Émirats arabes unis (741 millions), le Venezuela (318 millions), le Libéria (137 millions) et le Paraguay (43,6 millions), selon l’Observatory of Economic Complexity (OEC), une plateforme spécialisée dans l’analyse des flux commerciaux internationaux.
L’ombre d’un marché parallèle: quand l’or échappe au contrôle
Si jusque-là, tout peut sembler normal, sur le terrain, la réalité est bien différente. Entre la fin du mois de janvier et le début du mois de février, la flambée record des prix de l’or, suivie d’une chute brutale, a secoué le marché local. Depuis samedi dernier, de nombreuses boutiques spécialisées ont cessé de vendre onces, livres et lingots d’or, habituellement achetés au prix affiché le vendredi. Ni les grossistes, ni les importateurs n’étaient capables de fournir les quantités demandées, poussant les commerçants à suspendre les ventes, faute de pouvoir garantir la livraison.
Dans ce contexte de paralysie, une véritable économie parallèle a émergé, rappelant les dérives observées lors de la dévaluation de la livre libanaise. Une «sorte de marché noir» s’est donc installée via des groupes et réseaux informels, où l’once se négocie avec une majoration de 200 à 300 dollars. Un client achetant dix onces peut ainsi payer jusqu’à 3.000 dollars de plus, au détriment de sa sécurité et de ses garanties. Pour beaucoup de professionnels, le scénario est tristement familier: comme lors de la crise du dollar, certains semblent attendre les moments de tension pour créer artificiellement un marché noir, relayé aujourd’hui par des groupes WhatsApp.
L’or qui circule hors contrôle n’est pas neutre. Il a un coût économique et social. Pour l’État, il représente une perte de recettes et un déficit de visibilité dans une économie où chaque dollar compte. Pour les citoyens, il multiplie les risques d’arnaques et l’absence totale de recours. Dans l’ombre, la valeur refuge peut devenir un piège.
Les autorités, elles, avancent à tâtons. Les contrôles existent, mais ils sont fragmentaires. La traçabilité des métaux précieux reste limitée, et la coordination entre douanes, forces de sécurité et autorités financières est lacunaire.
Derrière cette circulation opaque, une question cruciale se pose: que devient réellement tout l’or importé chaque année ? Une partie est transformée, une autre stockée. Mais une fraction disparaît des radars économiques, ni exportée, ni transformée, ni officiellement conservée, simplement absorbée par un marché intérieur invisible, échappant à toute fiscalité et supervision.
Face à ces pratiques, une seule réponse semble possible: le refus des consommateurs de participer à cette surenchère, et l’attente d’un retour à un marché régulé, fondé sur la transparence des prix et la normalisation de la distribution de l’or.
L’or libanais raconte ainsi une histoire plus large. Dans ce pays, le légal et l’illégal ne s’opposent plus clairement: ils se superposent. L’économie survit par contournement. La confiance ne se mesure plus en institutions, mais en grammes et en carats. Tant que la crise perdurera, l’or continuera de circuler, officiellement et officieusement, à la lumière des vitrines et dans l’obscurité des transactions discrètes. Au Liban, ce qui circule dans l’ombre finit souvent par peser plus lourd que ce qui est déclaré au grand jour.




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