Comment Ankara s'est imposée comme plateforme de dialogue international
Cette photo prise et diffusée par le service de presse de la présidence turque le 30 janvier 2026 montre le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan (à droite) et son homologue iranien Abbas Araqchi (à gauche) reçus par le président turc Recep Tayyip Erdogan (au centre) avant une réunion à Istanbul. ©Handout / Service de presse de la présidence turque / AFP

Istanbul se retrouve au centre d'une séquence diplomatique à haut risque. L'Iran a accepté, de manière encore conditionnelle, de reprendre des négociations nucléaires avec les États-Unis, une première depuis les frappes américaines ayant visé trois sites nucléaires iraniens à l'été 2025.

Ces discussions, prévues vendredi en Turquie, interviennent dans un contexte de tensions militaires accrues, marqué par le déploiement de forces américaines dans la région et des menaces explicites d'escalade de part et d'autre. Le choix d'Istanbul comme lieu de rencontre n'est pas anodin : il illustre la place singulière qu'occupe désormais la Turquie comme hub de diplomatie et de pourparlers dans un système international fragmenté.

Une médiation sollicitée dans un moment critique

D'après plusieurs sources citées par CNN, le ministre iranien des Affaires étrangères Abbas Araghchi devait rencontrer à Istanbul le représentant spécial américain Steve Witkoff, ainsi que Jared Kushner, gendre de Donald Trump. Le président iranien Massoud Pezeshkian a confirmé l'orientation vers des négociations, précisant qu'elles répondaient à des «demandes de gouvernements amis de la région», tout en insistant sur le respect des intérêts nationaux iraniens.

Cette ouverture prudente contraste avec le ton plus ferme adopté par le Guide suprême Ali Khamenei, qui a mis en garde contre les conséquences régionales de toute nouvelle frappe américaine.

Dans ce climat, la Turquie s'est positionnée comme un facilitateur acceptable pour l'ensemble des acteurs. Ankara a proposé d'accueillir des pourparlers élargis, auxquels devaient également participer des responsables de pays arabes clés, dont le Qatar, l'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Cette capacité à réunir des acteurs aux intérêts divergents constitue l'un des ressorts majeurs de l'attractivité diplomatique turque.

La diplomatie turque comme capital stratégique

Selon une analyse publiée par le think tank russe Valdai Discussion Club en juin 2025, la Turquie s'appuie moins sur une neutralité classique que sur un mélange de proximité géographique, de liens civilisationnels et de pragmatisme politique. Ankara ne cherche pas à devenir une «nouvelle Genève», mais à rester une capitale engagée, parfois partisane, tout en étant jugée efficace.

Cette approche repose en grande partie sur le capital relationnel accumulé par le président Recep Tayyip Erdoğan depuis plus de deux décennies, ainsi que sur l'expérience sécuritaire et diplomatique du ministre des Affaires étrangères Hakan Fidan.

Cette diplomatie «entrepreneuriale», selon les termes employés par les responsables turcs, privilégie l'agilité et les canaux bilatéraux à un multilatéralisme institutionnalisé. Elle permet à la Turquie de maintenir des lignes de communication avec des acteurs souvent en rupture de dialogue, qu'il s'agisse de puissances occidentales, de la Russie ou de l'Iran.

L'exemple ukrainien et la crédibilité d'Istanbul

Le rôle d'Istanbul comme plateforme diplomatique s'est affirmé dès les premières semaines de la guerre en Ukraine. En mars 2022, la Turquie a accueilli à Antalya puis à Istanbul les premières rencontres de haut niveau entre responsables russes et ukrainiens. Quelques mois plus tard, Ankara, en coopération avec l'ONU, a parrainé l'Initiative céréalière de la mer Noire, permettant l'exportation de céréales ukrainiennes malgré le conflit.

Cet accord, salué à l'échelle internationale, a renforcé la crédibilité de la Turquie comme médiateur opérationnel.

La Turquie a également facilité des échanges de prisonniers entre Moscou et Kiev, y compris des ressortissants occidentaux, et maintenu un dialogue avec les deux capitales, malgré son appartenance à l'OTAN. Cette posture, souvent qualifiée de «neutralité calibrée», lui a permis de conserver un rôle actif là où d'autres canaux diplomatiques s'étaient refermés.

Une attractivité fondée sur l'ambiguïté stratégique

Pour l'Atlantic Council, ce qui était autrefois perçu comme une incohérence de la politique étrangère turque – sa capacité à dialoguer avec des camps opposés – est devenu l'un de ses principaux atouts. La Turquie est à la fois un allié de l'OTAN, un partenaire énergétique de la Russie, un soutien de l'Ukraine et un interlocuteur jugé non hostile par l'Iran. Cette ambiguïté stratégique, dictée en grande partie par sa proximité géographique avec plusieurs zones de conflit, répond à une logique de nécessité plus qu'à un choix idéologique.

Dans un système international multipolaire, cette flexibilité s'inscrit dans une tendance plus large observée chez d'autres puissances intermédiaires. La Turquie illustre ainsi une diplomatie d'équilibre, cherchant moins l'alignement total que la préservation de marges de manœuvre.

Les limites d'un rôle de hub diplomatique

Cette posture n'est toutefois pas exempte de critiques. L'implication militaire turque en Syrie, en Libye ou son soutien affirmé à l'Azerbaïdjan dans le Caucase soulèvent des interrogations sur sa capacité à apparaître comme un médiateur impartial. Le Valdai Discussion Club souligne que cette dualité – être à la fois partie prenante et facilitateur – expose Ankara à des accusations de partialité et à un risque de surengagement.

À cela s'ajoutent des contraintes économiques et institutionnelles. Contrairement à certaines puissances occidentales, la Turquie ne dispose pas de ressources financières suffisantes pour accompagner durablement les processus de stabilisation post-conflit, ce qui peut limiter la portée de ses initiatives diplomatiques.

Une centralité appelée à durer ?

Malgré ces limites, la multiplication des rencontres diplomatiques à Istanbul – qu'il s'agisse de discussions russo-ukrainiennes, de pourparlers nucléaires avec l'Iran ou d'initiatives africaines – témoigne d'une reconnaissance croissante du rôle de la Turquie comme plateforme de dialogue. Dans un contexte marqué par l'érosion des cadres multilatéraux traditionnels et la montée des rivalités, Ankara occupe un espace laissé vacant par des acteurs plus institutionnels.

Sans prétendre remodeler l'ordre international, la Turquie s'impose comme un intermédiaire capable de maintenir des canaux ouverts lorsque les tensions menacent de dégénérer. L'épisode des discussions irano-américaines illustre cette fonction : celle d'un hub diplomatique pragmatique, dont l'utilité repose moins sur la neutralité que sur la capacité à parler à tous, au moment où plus personne ne le peut.

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