L’ombre de l’enfance sur le corps et la psyché de l’adulte
Premiers liens, premières traductions. Leurs failles résonnent encore dans le corps et la psyché adulte. ©Shutterstock

De l’enfant au sujet adulte, la psychanalyse montre comment l’autre traduit, contient et pense pour le bébé. Carences, violences interprétatives ou silences laissent des traces durables dans le corps et la psyché, que l’analyse tente aujourd’hui de reprendre ensemble cliniquement.

Les réflexions de Piera Aulagnier, de F. Dolto ainsi que celles de D. Winnicott, dont nous avons parlé la semaine dernière, ces réflexions insistent, chacune à leur manière, sur le fait que le nouveau-né ne peut pas, seul, transformer ce qu’il ressent en expérience partageable. Il a besoin d’un autre pour traduire, contenir, interpréter. C’est ce que W. Bion conceptualise par la relation «contenant-contenu». Le bébé projette dans la psyché maternelle ses états bruts (angoisse, malaise, confusion), que Bion nomme «éléments bêta». La mère, lorsqu’elle est en état de «rêverie» et de disponibilité intérieure, les reçoit, les métabolise, puis les lui renvoie sous une forme transformée, devenue pensable. Sans ce travail, ces éléments bêta s’accumulent en lui comme des blocs inassimilables, sources de «frayeur sans nom» et de désorganisation.

La «mère anticipatrice» d’Aulagnier, la parole adressée revendiquée par Dolto, le holding winnicottien et la fonction de contenant de Bion décrivent, sous des angles différents, une même exigence, celle d’un environnement capable de se laisser affecter par l’infans, de prêter sa pensée et son langage à celui qui n’en a pas encore les moyens. Lorsque cette exigence n’est pas remplie, les conséquences débordent largement le registre de l’humeur passagère. René Spitz en a donné une illustration dramatique en décrivant l’«hospitalisme» des nourrissons séparés de leur mère après une période de relation normale. Apathie, refus de s’alimenter, régression motrice, vulnérabilité somatique accrue, voire risque vital car le corps lui-même se défait lorsque le lien premier se rompt et qu’aucun substitut suffisamment investi ne vient le remplacer. Spitz montre combien la privation prolongée de présence maternelle, de stimulations affectives et de soins empathiques peut entraîner des atteintes psychiques et psychosomatiques durables, là où la reprise rapide du lien permet parfois un rétablissement surprenant.

Ce que la clinique de la carence manifeste de façon spectaculaire se retrouve, de manière plus diffuse, dans des histoires où le lien n’a pas été totalement absent, mais défaillant, opacifié, trop énigmatique. L’enfant qui grandit auprès d’une figure maternelle déprimée, «pas prête», ou saturée de ses propres angoisses, reçoit des messages brouillés. C’est tantôt une présence collée, tantôt un retrait brutal, tantôt une parole surchargée de projections. Dans ces conditions, le travail d’anticipation et de traduction que décrivent Aulagnier ou Bion risque de se transformer en assignation mortifère. Le corps du nourrisson peut devenir le lieu principal où se déposent ces tensions avec l’apparition de troubles du sommeil, de pathologies somatiques précoces, symptômes que Dolto ou d’autres lisent comme des appels à une parole qui n’a pas encore été adressée au bon endroit. Plus tard, l’adulte, héritier de cette histoire, pourra éprouver son corps comme étranger, morcelé, ou au contraire comme la seule zone où quelque chose de vrai se fait sentir, au prix de douleurs ou de symptômes inexpliqués.

Ainsi se dessine le lien intime entre l’effondrement infantile et certaines configurations de la vie psychique ultérieure. Pour Winnicott, la peur de sombrer, de «tomber sans fin», se manifeste dans des existences qui semblent organisées autour de la recherche d’un appui impossible, d’un autre toujours trop proche ou trop lointain. Pour Aulagnier, un excès de violence interprétative peut, plus tard, se retrouver dans la façon dont le sujet se parle à lui-même, sous forme de sentences intérieures inflexibles, de commentaires persécutants qui ne laissent aucune place au doute. Pour Dolto, l’absence de parole vraie adressée à l’enfant compromet la constitution d’une image du corps qui permette de se sentir unifié et désirant. D’où, chez certains adultes, des difficultés à habiter leur propre corps autrement que sur le mode de la honte, du dégoût ou de l’idéalisation désincarnée. Quant à Bion, il décrirait volontiers certaines organisations psychiques rigides, obsessionnelles ou coupées des affects comme des tentatives tardives de maîtriser un monde intérieur saturé d’éléments non transformés.

L’enfant laissé seul face à un monde de sensations non traduites et non expliquées n’est pas seulement un petit être triste ou inquiet. Il est littéralement sans défense, car ses mécanismes de protection les plus puissants comme le langage, la pensée, ou la symbolisation, ne sont pas encore disponibles. À la place, il ne lui reste que des solutions radicales telles que de se couper de ce qu’il ressent, de se réfugier dans une autosuffisance factice, de se fabriquer une réalité parallèle. Ces solutions auront l’allure, plus tard, de personnalités apparemment solides, mais qui s’effritent dès que la relation devient trop engageante, ou au contraire d’existences marquées par des recherches incessantes d’objets de substitution (toxiques, pratiques addictives, liens fusionnels) qui promettent d’abolir l’angoisse d’abandon sans jamais y parvenir).

La psychanalyse, en revenant constamment sur ces premières scènes de rencontre, ne vise ni à idéaliser la mère ni à enfermer le sujet dans un déterminisme précoce. Elle met en lumière la manière dont chacun porte en lui l’infans d’autrefois, non comme une nostalgie, mais comme une présence active, un foyer d’affects qui continue de colorer la manière de vivre, d’aimer, de tomber malade ou de dépérir. Dans la cure, il s’agit souvent de permettre à cet infans de trouver enfin un interlocuteur qui n’ait ni le pouvoir ni la prétention de tout savoir pour lui. Là où la «mère anticipatrice» a parfois parlé trop tôt, l’analyste tente de soutenir la naissance d’une parole propre. Là où l’effondrement a eu lieu dans un désert psychique, la relation transférentielle propose une forme de holding qui rende tolérable la reviviscence de ces agonies anciennes.

On peut alors revenir à la phrase initiale d’Aulagnier. Vivre, pour le sujet humain, c’est continuer d’éprouver les effets de rencontres déjà anciennes autant que de rencontres nouvelles. Les premiers liens avec l’environnement maternel constituent la matrice à partir de laquelle se déclinent toutes les autres relations. Lorsque ces liens ont été suffisamment soutenants, le corps peut devenir le lieu d’un plaisir, d’un mouvement, d’une expression, et non seulement le théâtre de symptômes. La psyché, de son côté, peut accueillir le conflit, la perte, la question, sans s’effondrer à chaque fois que l’autre se fait plus lointain. Mais lorsque ces liens ont été marqués par la carence, par l’abandon ou par une interprétation trop violente, le sujet avancera dans l’existence avec un cœur d’infans inquiet, cherchant sans fin un porte-parole fiable ou un milieu qui tienne. L’enjeu du travail analytique sera alors de reprendre, dans un temps second, ce qui n’a pas pu se jouer à l’aube de la vie: donner forme et adresse à ces sensations anciennes, afin que l’effondrement originaire puisse enfin s’inscrire dans le passé et cesser de dicter en secret le destin du corps et de la pensée.

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