L’enfant dans l’adulte ou l’empreinte des premiers liens
Dans l’angoisse adulte résonnent encore les premières paroles des tout premiers liens. ©Shutterstock

Nous croyons l’enfance révolue, mais l’enfant demeure au cœur de l’adulte. Premières paroles, silences, excès ou défaillances des liens fondateurs continuent de modeler le corps, les affects et les angoisses, bien au-delà des souvenirs conscients.

Au tout début, un nouveau-né n’a ni mots ni pensées, mais il a un corps, des sensations, une détresse. Ce sont les adultes qui parlent pour lui, interprètent ses cris, prêtent un sens à ses gestes. De ces premiers liens, soutenants ou défaillants, dépend en grande partie la manière dont, plus tard, un adulte habitera son corps, ses affects, ses angoisses, et la façon dont l’enfant en lui continuera de se faire entendre.

«Vivre, c’est expérimenter de manière continue ce qu’il en résulte de la situation de rencontre» écrit la psychanalyste Piera Aulagnier. Elle situe ainsi d’emblée la vie psychique dans son rapport avec l’altérité (l’autre différent). Le sujet advient au creux d’un tissu de rencontres où son corps, ses affects et les mots de l’autre se nouent et parfois se heurtent. Dès le début, cette rencontre prend la forme d’un lien asymétrique entre l’infans (du latin in-fans c'est-à-dire un bébé qui n’a pas encore l’usage de la parole) et l’adulte qui le porte, le soigne, le nomme. Ce lien est à la fois soutien vital et lieu de risques extrêmes car si l’environnement maternel s’avère défaillant, la vie psychique peut se construire sur un fond d’effondrement originaire dont les traces persisteront dans le corps comme dans la pensée de l’adulte.

Chez Aulagnier, cette scène inaugurale est pensée à partir de la figure de la «mère porte-parole» et de la «mère anticipatrice». Celle qui s’occupe du nourrisson ne se contente pas de répondre à ses besoins biologiques. Elle parle pour lui, à sa place, bien avant que le «je» ne puisse se formuler. Elle prête des intentions au cri, elle devine une faim, une douleur, un malaise, elle attribue une signification à un geste, à un silence, à un regard, à une posture. Ce discours précède la psyché de l’enfant et s’impose comme un cadre de sens qui va organiser ses premières inscriptions représentatives. Aulagnier nomme «violence primaire» cette anticipation du discours maternel, violence nécessaire, par laquelle l’infans est arraché à un chaos de sensations pour être introduit dans un univers signifiant, mais violence tout de même, car aucun sujet ne choisit les mots qui le préparent à exister. Lorsque cette contrainte dépasse un certain seuil, c'est-à-dire lorsque la parole maternelle ne laisse aucune marge à l’énigme, à l’imprévu, à la différence, elle peut conduire non plus à l’appropriation du langage, mais à des formes de pensée délirante où l’individu tentera de se soustraire à un sens vécu comme persécuteur.

Dans cette perspective, vivre consiste à éprouver sans cesse les effets de ces significations premières. L’adulte croit souvent avoir quitté depuis longtemps le monde du berceau. Pourtant, chaque sujet porte en lui les traces de l’infans qu’il a été, faites de sensations, d’émotions brutes, de fragments d’images, que le discours de l’autre a tenté de traduire. Les affects vécus par l’adulte, dans leur intensité parfois démesurée, réactualisent souvent ces expériences initiales. Ainsi, par exemple, une rupture peut réveiller la détresse des premières séparations, un silence soudain faire résonner l’absence de la voix qui autrefois apaisait ou au contraire sidérait.

Pour Françoise Dolto, le nouveau-né, puis le petit enfant, sont déjà des sujets de langage, même s’ils ne parlent pas encore. Elle ne cesse d’affirmer que «l’enfant est une personne» et va jusqu’à dire que ce qu’on lui dit, il le comprend, et ce qu’il ne comprend pas, il l’invente. Autrement dit, il capte quelque chose de la parole adulte (intonations, rythmes, affects, images) et là où la signification lui échappe, il fabrique des scénarios, des fictions inconscientes qui donneront un contour à ce qui reste obscur. L’enfant ne reste jamais devant un énoncé énigmatique dans une pure ignorance neutre, il comble les blancs, il relie des fragments, il se donne une explication, parfois plus effrayante que la vérité omise ou édulcorée. Pour Dolto, cette capacité d’ « invention » est un travail psychique vital, grâce auquel le sujet tente de donner une forme supportable à ce qui lui arrive et à ce qu’on lui adresse.

Dolto insiste ainsi sur la responsabilité de l’adulte qui parle devant l’enfant et avec lui. Si l’on part du principe que « tout est langage », comme l’affirme le titre d’un de ses ouvrages, alors les non-dits, les mensonges, les demi-vérités, les euphémisations autour de la maladie, de la mort, de la sexualité, de la séparation se déposent dans le psychisme infantile sous forme de signes contradictoires. L’enfant perçoit que quelque chose d’essentiel se joue, mais le lexique partagé lui manque. Il fabrique alors des hypothèses souvent culpabilisantes car, s’il n’a pas la clé symbolique de ce qui se trame entre les adultes, il se prend lui-même pour la cause de ce qu’il ressent. De là l’importance, pour Dolto, de «parler vrai», clairement, aux enfants, avec des mots ajustés à leur niveau, sans les traiter comme des objets ou sans compréhension. Cette parole adressée, lorsqu’elle est respectueuse, contribue à l’édification de ce qu’elle appelle l’«image inconsciente du corps», c'est-à-dire un schéma vivant, dynamique, où chaque zone corporelle est investie, signifiante, prise dans une histoire de paroles et de regards. Là encore, la rencontre avec l’autre inscrit le corps dans un réseau de symboles qui permettront plus tard au sujet de sentir et de penser ce qu’il traverse.

Avec D. Winnicott, le foyer de l’analyse se déplace vers la qualité globale de l’environnement, avec son lapidaire «un bébé ça n’existe pas». Le psychanalyste anglais décrit un nourrisson en état de dépendance absolue, pour lequel il n’existe pas encore de différence stable entre le «moi» et le «non-moi». Dans cette phase, tout repose sur la fiabilité de l’environnement maternel, de ce qu’il appelle la mère «suffisamment bonne». Non pas une mère idéale, sans faille, mais une présence assez continue, assez ajustée, capable de s’absorber dans ce qu’il nomme la «préoccupation maternelle primaire». Cette disponibilité psychique permet d’offrir au bébé un environnement qui le «porte» (le holding), qui traite son corps avec douceur et constance (le handling) et qui met les objets du monde à sa portée de façon compréhensible. Quand cette continuité est assurée, l’enfant fait l’expérience d’une sorte de fond de sécurité qui lui permet d’«être» avant même de «faire» ou de «savoir».

Winnicott montre cependant que cette dépendance radicale expose l’infans à des formes de détresse extrême, qu’il nomme «agonies primitives» ou «angoisses sans nom». Il s’agit de vécus qui débordent la simple peur (chute sans fin, morcellement, perte du sentiment de réalité, impossibilité de se sentir rassemblé dans un corps). Face à ces états, l’enfant ne dispose d’aucune défense psychique élaborée. Si l’environnement fait défaut de manière répétée, par défaillance, incohérence, négligence, ou par intrusion constante, ces agonies ne peuvent être ni intégrées ni mises en mots. Winnicott avance alors une thèse dérangeante, celle de la «crainte de l’effondrement» chez l’adulte, souvent repérable dans les états-limites ou certaines formes d’angoisse massive, qui serait, en réalité, la peur du retour d’un effondrement déjà vécu, mais jamais subjectivé. La psychose ou la construction d’un faux self seraient autant d’organisations défensives édifiées pour ne pas se retrouver à nouveau seul avec ces expériences impensables.

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