Aveugler plutôt que tuer, désubjectiver sans produire la mort
aveugler, c’est neutraliser le témoin, empêcher le récit et gouverner par la peur plutôt que par l’adhésion. ©Ici Beyrouth

Des mutilations oculaires documentées sur plusieurs continents révèlent une stratégie politique précise : briser le témoin, neutraliser le récit, transformer le sujet en survivant gouverné par la peur plutôt que par la parole et la mémoire.

Tuer supprime un corps, désubjectiver fabrique un survivant, durablement réduit à la peur et au retrait. Des blessures oculaires au Liban en 2019, aux mutilations documentées lors de manifestations non seulement en Iran, mais sur plusieurs continents, un même objectif se répète, celui de viser la face pour produire un exemple et terroriser les sujets.

Une distinction essentielle s’impose ici : tuer supprime un corps, désubjectiver transforme un vivant en survivant réduit à la peur, à la dépendance, au retrait. Beaucoup de régimes ont compris l’intérêt de cette seconde option. Elle s’est avérée politiquement «rentable». Elle dissuade, elle terrorise, elle disperse, tout en évitant parfois le coût immédiat du martyr. Les forces de sécurité libanaises l’ont bien compris, lorsqu’en octobre 2019, les soldats visaient délibérément les yeux des manifestants, causant des dizaines de blessures irréversibles. Les armes devenaient des outils de punition et de dissuasion, délibérément mutilantes.

Amnesty International a présenté des rapports décrivant une augmentation mondiale des lésions oculaires lors de manifestations, avec des cas de ruptures du globe, de cécités permanentes, de traumatismes faciaux majeurs. Au Chili, au Cachemire, à Hong Kong et même aux États-Unis, lors des protestations de 2020. Bien que les régimes politiques soient différents, tous possèdent l’objectif commun de viser la face, ne cherchant pas seulement à arrêter un mouvement, mais à produire un exemple, un stigmate, une leçon burinée à même la chair.

Cette violence vise une chose plus profonde encore. Elle vise la possibilité d’une évidence partagée. Le témoin est celui qui peut dire «cela s’est passé». Or, pour le pouvoir répressif, un récit est dangereux lorsqu’il vient «d’en bas». Il est parfaitement tolérable lorsqu’il fabrique lui-même une narration scénarisée, encadrée. Le narratif lui est insupportable quand il surgit du téléphone d’un(e) inconnu(e), lorsqu’il circule sans autorisation, lorsqu’il fait effraction dans le discours officiel.

Il existe un aspect encore plus sombre, celui de la jouissance. Lacan a montré que la loi n’est pas toujours du côté de la limite. Il existe une loi qui jouit, provenant d’un surmoi qui ordonne de punir, et qui jouit de sa propre cruauté. Dans certains régimes, et parfois dans certaines fractions d’appareil sécuritaire, la violence n’est pas seulement instrumentale. Elle devient une scène. Elle devient un théâtre où l’on prouve sa loyauté par l’excès, où l’on confirme son appartenance par la torture, par l’atrocité. Les exemples au Liban et dans nos régions proches sont nombreux. L’œil crevé ou détruit, comme le genou brisé ou la main mutilée, prend alors valeur de trophée implicite, non seulement parce qu’on l’affiche, mais parce qu’il confirme que l’on peut franchir un seuil dans la jouissance sans vaciller. Au niveau symbolique, ce que l’on cherche à tuer n’est pas seulement la vision. C’est la scène où un sujet se tient courageusement debout et peut affirmer la véracité de son expérience, sa capacité à faire récit, la possibilité de transformer l’effroi en parole, la douleur en témoignage, l’événement en mémoire.

L’œil est un objet affectivement chargé qui renvoie au fantasme de la connaissance, à celui de la découverte, au fantasme de la transgression. Beaucoup de mythes le disent. Œdipe se crève les yeux lorsqu’il ne supporte plus la vérité qu’il découvre. Mais, dans le thème que nous traitons, le mythe se retourne. Ce n’est plus le sujet qui s’aveugle de sa faute, c’est le pouvoir qui aveugle le sujet pour empêcher qu’une révélation advienne. Cette inversion est fondamentale. Le pouvoir répressif ne veut pas que l’autre voit, parce que voir, c’est déjà séparer. C’est introduire une distance, une possibilité de jugement, une capacité à dire non. L’aveuglement engendré, au contraire, pousse à la dépendance. Il oblige à se faire guider. Il réduit l’autonomie. Il rend plus difficile le rassemblement. Il brise la vie.

Ce que l’on cherche à détruire, c’est donc une liberté très concrète, la liberté de percevoir et de raconter. Et cette liberté est redoutable, parce qu’elle est contagieuse. Une vidéo n’est pas seulement un fichier. C’est un appel. Un témoin qui parle, c’est un autre qui ose parler. C’est une preuve, un récit qui échappe au pouvoir en devenant viral. D’où l’universalité du motif. Chaque fois qu’un appareil de force vise l’œil, il vise aussi un lien social, le lien de confiance dans un monde commun. Il favorise, à la place, la perception d’un monde fracturé, où chacun doute de ce qu’il voit, où chacun hésite à montrer, où chacun apprend qu’il peut être châtié pour avoir regardé.

Mais cette violence, aussi terrifiante soit-elle, révèle aussi la faiblesse du régime en place. Un pouvoir qui supporte d’être regardé n’a pas besoin d’arracher des yeux. Un pouvoir qui vise la face avoue qu’il ne tient plus par l’adhésion, mais par la peur. Il avoue qu’il redoute le regard des autres, parce que ce regard produit une réalité qui lui échappe et qu’il ne peut plus gouverner.

 

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