En Syrie, le rêve d'autonomie kurde touche à sa fin
Des kurdes syriens manifestent contre la mort de victimes qui auraient été tuées lors d'un bombardement turc par drone la veille, le 10 novembre 2021, dans la ville syrienne à majorité kurde de Qamishli. ©Delil Souleiman / AFP

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Après deux semaines d'affrontements intenses, un accord de cessez-le-feu signé dimanche entre le gouvernement syrien et les Forces démocratiques syriennes (FDS) à direction kurde pourrait marquer un tournant décisif dans l'avenir de l'autonomie kurde au nord-est de la Syrie. Les termes de cet accord, particulièrement défavorables aux Kurdes, soulèvent la question de savoir si le projet d'autogouvernance que cette minorité a nourri pendant plus d'une décennie est en train de s'écrouler.

Une offensive éclair qui change la donne

L'escalade militaire a débuté début janvier, lorsque des tensions ont éclaté entre les forces gouvernementales syriennes et les FDS dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et Achrafiyeh à Alep. Ce qui semblait initialement être des escarmouches locales s'est rapidement transformé en une offensive gouvernementale d'envergure. 

En l'espace de deux semaines, les forces syriennes ont réussi à prendre le contrôle de vastes territoires, notamment la province stratégique de Deir ez-Zor, riche en pétrole et en blé, ainsi que des portions importantes de Raqqa.

Selon l'Institut israélien d'études de sécurité nationale (INSS), cette avancée représente la prise de contrôle territoriale la plus importante du régime syrien depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024. Plus de 40% des zones auparavant contrôlées par les Kurdes, y compris les principaux champs pétroliers et gaziers du pays, sont désormais passées sous l'autorité de Damas.

Un accord aux termes sévères

Le cessez-le-feu annoncé par le président syrien Ahmad el-Chareh impose des conditions particulièrement difficiles pour les FDS. L'accord en 14 points stipule que toutes les forces kurdes seront intégrées aux ministères de la Défense et de l'Intérieur «en tant qu'individus» et non en tant qu'unités organiques kurdes, comme l'exigeaient les FDS. Cette nuance est cruciale: elle prive les Kurdes de toute structure militaire autonome au sein de l'armée nationale.

Le gouvernement prendra également le contrôle de tous les postes frontières, des champs de pétrole et de gaz, ainsi que des prisons et camps abritant des combattants de Daech et leurs familles. Les FDS devront se retirer des provinces de Deir ez-Zor et Raqqa, ne conservant qu'une présence dans la province de Hassaké, à majorité kurde. Même là, le gouverneur sera nommé par consensus avec Damas.

«Cela ressemble à la fin des FDS», estime Lara Nelson, directrice politique chez Etana Syria, une organisation de recherche citée par le New York Times. Cette évaluation semble justifiée: comparé à l'accord du 10 mars 2025, qui prévoyait déjà l'intégration mais avait échoué, ce nouveau pacte place les Kurdes dans une position de négociation considérablement affaiblie après leurs pertes sur le terrain.

Les facteurs de l'effondrement kurde

Plusieurs éléments expliquent la rapidité de cette débâcle pour les FDS. D'abord, le changement d'allégeance des tribus arabes sunnites dans les provinces de Deir ez-Zor et Raqqa. Ces populations, majoritairement arabes, supportaient mal l'administration kurde depuis des années. Elles ont choisi de se rallier aux forces gouvernementales, facilitant ainsi la transition du contrôle territorial.

Ensuite, l'absence d'opposition internationale significative a donné carte blanche à Chareh. Les États-Unis, principal allié des FDS dans la lutte contre l'État islamique, se sont retrouvés coincés entre deux partenaires. L'envoyé américain Tom Barrack a salué l'accord comme «un point d'inflexion décisif», soulignant la difficulté de Washington à défendre fermement ses alliés kurdes face à un gouvernement syrien qu'il soutient également.

La pression turque a également joué un rôle déterminant. Ankara considère les FDS comme une extension du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), qu'elle combat depuis 1984. L'accord oblige les FDS à expulser tous les éléments non syriens affiliés au PKK, une exigence de longue date de la Turquie.

Une autonomie en lambeaux

Les événements récents dans les quartiers de Cheikh Maqsoud et d'Achrafiyeh illustrent la précarité de la situation kurde. Selon le Rojava Information Center, ces enclaves, qui avaient maintenu leur autonomie depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, ont subi des bombardements intensifs. 

Plus de 300 maisons ont été détruites, l'hôpital principal a été endommagé, et des dizaines de milliers de civils ont fui. L'offensive a été menée par d'anciennes factions de l'Armée nationale syrienne soutenues par la Turquie, désormais intégrées à l'armée régulière syrienne.

Cette violence rappelle les massacres sectaires qui ont émaillé 2025, lorsque près de 1.500 Alaouites et plus de 1.000 Druzes ont été tués par des forces pro-gouvernementales, alimentant les craintes d'un sort similaire pour les Kurdes.

Un avenir incertain

Malgré quelques concessions symboliques – la reconnaissance du kurde comme langue nationale et la célébration de Nowruz comme jour férié – l'accord du 18 janvier semble sonner le glas du projet d'autonomie kurde en Syrie. L'administration autonome démocratique du nord et de l'est de la Syrie (ou Rojava), qui gérait écoles, tribunaux et services publics, devra se plier à l'autorité centrale de Damas.

Comme le note l'INSS, si cet accord est effectivement mis en œuvre, il renforcera la position de Chareh et éloignera davantage les aspirations d'autonomie d'autres minorités, notamment les Druzes. La détermination du président syrien à réunifier le pays sous un modèle centralisé apparaît désormais clairement.

Pour les Kurdes syriens, qui représentent environ 10% de la population du pays, le rêve d'autodétermination né du chaos de la guerre civile semble se heurter à la réalité d'un pouvoir central restauré, déterminé à ne tolérer aucune forme de décentralisation. L'histoire dira si cet accord marque véritablement la fin de leurs aspirations ou simplement un nouveau chapitre dans leur longue quête d'autonomie.

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