Temps de guerre: la médecine sature, les guérisseurs reviennent
Temps de guerre : quand les crises redonnent une place aux guérisseurs. ©Ici Beyrouth

Bien avant la médecine moderne, soigner relevait d’un savoir mêlant sacré, pouvoir, expérience et transmission orale. Des coupeurs de feu à l’Antiquité, du Moyen Âge à la monarchie sacrée, des guérisseuses persécutées à l’institutionnalisation de la médecine savante, puis à l’effacement des médecines autochtones sous la colonisation, cette série retrace une histoire longue et souvent refoulée du soin. Elle s’intéresse désormais aux temps de guerre, lorsque l’effondrement des systèmes de santé redonne aux guérisseurs leur rôle ancien de recours ultime.  

Les périodes de guerre bouleversent radicalement les systèmes de soin. Hôpitaux détruits, pénuries de médicaments, médecins mobilisés ou contraints à l’exil : lorsque les infrastructures s’effondrent, la médecine institutionnelle devient insuffisante, parfois inaccessible. Dans ces contextes extrêmes, les guérisseurs – longtemps marginalisés ou disqualifiés – réapparaissent comme des recours de survie.

Ce phénomène traverse les époques et les territoires. Des guerres antiques aux conflits contemporains, la logique reste la même : quand l’État et la médecine officielle ne peuvent plus répondre, les populations se tournent vers des savoirs de proximité. Rebouteux, herboristes, coupeurs de feu, soigneurs traditionnels ou religieux reprennent une place centrale, non par idéologie, mais par nécessité.

Durant les conflits modernes, notamment aux XIXe et XXe siècles, les guerres de masse mettent les systèmes de santé à rude épreuve. Sur les champs de bataille, les soins sont souvent improvisés. Avant même l’arrivée de la médecine militaire organisée, soldats et civils ont recours à des pratiques empiriques : compresses végétales, cautérisations, prières, gestes transmis par l’expérience. La frontière entre soin savant et soin traditionnel devient floue.

Dans les territoires occupés ou isolés, cette dynamique est encore plus marquée. Les guérisseurs locaux connaissent les plantes disponibles, les gestes d’urgence, les équilibres du corps dans des environnements précaires. Leur rôle dépasse le simple soin physique. Ils rassurent, expliquent, donnent sens à la souffrance dans un contexte de violence extrême. En temps de guerre, guérir, c’est aussi maintenir un lien social.

Les guerres coloniales, puis les conflits de décolonisation, illustrent particulièrement ce retour des médecines traditionnelles. Face à des systèmes médicaux perçus comme étrangers ou inaccessibles, les populations se replient sur des pratiques familières. Les guérisseurs deviennent des figures de résistance culturelle autant que des acteurs du soin. Leur savoir, transmis oralement, circule malgré la surveillance ou l’interdiction.

Au XXe siècle, les grandes guerres mondiales montrent une tension permanente entre innovation médicale et bricolage thérapeutique. Si la chirurgie, la transfusion sanguine ou l’antibiothérapie progressent, elles ne profitent pas à tous. Dans les campagnes, les zones bombardées ou les territoires coupés des lignes d’approvisionnement, les pratiques empiriques restent indispensables. Le soin redevient local, immédiat, adaptatif.

Les conflits contemporains prolongent cette réalité. Dans de nombreuses zones de guerre actuelles, les ONG documentent le recours massif aux soignants traditionnels lorsque les structures médicales sont détruites ou saturées. Ce retour ne traduit pas un rejet de la médecine moderne, mais son indisponibilité. Les guérisseurs remplissent une fonction que personne d’autre ne peut assumer.

Ce phénomène révèle une constante historique: en situation de crise, la hiérarchie des savoirs se reconfigure. Ce qui était jugé archaïque ou marginal retrouve une légitimité pragmatique. La question n’est plus de savoir ce qui est reconnu officiellement, mais ce qui permet de tenir, de soulager, de survivre.

Les temps de guerre rappellent ainsi le rôle ancien des guérisseurs comme derniers recours. Ils apparaissent lorsque les institutions vacillent, lorsque la médecine devient un luxe. Leur présence ne nie pas les avancées scientifiques, mais souligne leurs limites en contexte de catastrophe.

En cela, la guerre agit comme un révélateur. Elle met à nu la fragilité des systèmes de soin et rappelle que la guérison ne repose jamais uniquement sur des structures, mais aussi sur des savoirs flexibles, transmis, enracinés dans les communautés. À chaque conflit, les guérisseurs réapparaissent, non comme une alternative idéologique, mais comme une réponse humaine à l’urgence.

À suivre:  XXe siècle : guérir dans l’ombre à l’ère de la médecine scientifique

 

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