La grande manipulation autour de la crise économique
©Ici Beyrouth

Dans le cadre de la vaste manipulation visant à préparer l’opinion à la crise économique qui a éclaté « officiellement » au Liban en octobre 2019, un narratif a été, jour après jour, intentionnellement imposé, selon lequel les causes de la crise seraient purement techniques. Celles-ci, selon ce même narratif, auraient été liées à ce que l’on a appelé les « ingénieries financières » menées par la Banque du Liban avec les banques commerciales, aux bénéfices jugés « excessifs » des banques, au coût du maintien de la parité de la livre libanaise face au dollar américain, aux taux d’intérêt « exorbitants » sur les dépôts bancaires et au « transfert des capitaux » à l’étranger. À cela se seraient ajoutés le déficit de la balance commerciale, la facture élevée des importations et une consommation jugée excessive des Libanais.

En parallèle, un silence étrange et, finalement, volontaire a insidieusement occulté les causes politiques, sécuritaires et administratives de la crise. Ont ainsi été délibérément contournées et éludées la mise à sac du secteur public, les recrutements anarchiques, les dépenses sans budget, le non-respect des délais constitutionnels, le clientélisme politique, la politisation de la justice, l’économie parallèle, la contrebande, ainsi que l’implication du Liban dans des conflits régionaux.

Une vaste campagne, largement médiatisée, a été orchestrée autour de cette orientation, ciblant le secteur financier et, plus particulièrement, la Banque du Liban. Y ont pris part une large palette de journalistes de circonstance et d’« experts » autoproclamés, avides de postes au sein du pouvoir exécutif et monétaire ou de sièges dans les conseils d’administration des banques, et dont le nombre s’est accru subitement de manière fulgurante.

Cette dynamique, regrettable et profondément malsaine, s’est concrétisée avec la formation du gouvernement de Hassane Diab, son projet et ses décisions, lesquelles visaient à atteindre des objectifs précis dont peu ont malheureusement pris conscience : modifier l’identité de l’économie libanaise, isoler le Liban du système financier et bancaire international, et transformer le pays en plateforme d’un projet régional d’activités douteuses, en destination et en source de capitaux non conformes, incompatibles avec les normes internationales de lutte contre le blanchiment d’argent, le financement du terrorisme, la gouvernance, la transparence et la bonne gestion. Les outils médiatiques et les soi-disant experts se sont alors acharnés contre la Banque du Liban et les banques commerciales, en promouvant ce qu’ils ont convenu d’appeler les causes « techniques » de la crise.

Il convient de souligner que les événements successifs et l’histoire ont démontré, sans la moindre équivoque, que les décisions du gouvernement Diab, de ses conseillers et des forces qui le soutenaient ont conduit à l’une des pires périodes de l’histoire économique et financière du Liban. Plus précisément, quatre décisions prises par ce gouvernement méritent d’être enseignées dans les manuels d’histoire et les facultés d’économie comme des exemples emblématiques de « ce qu’il ne faut pas faire », et qu’il est opportun de rappeler ici sans détour.

Premièrement, indépendamment des appellations que ce groupe s’est attribuées – gouvernement de « sauvetage », de « réforme » ou autres –, la décision la plus évidente et la plus élémentaire aurait dû être l’imposition de contrôles sur les mouvements de capitaux (capital control), quelles que fussent les considérations ou pressions politiques de l’époque. Or, le gouvernement a échoué à adopter une telle mesure, multipliant les prétextes, alors même que le Liban disposait d’une expérience réussie en la matière lors de la guerre arabo-israélienne de 1967 et de la crise de la Banque Intra. Il aurait suffi de reproduire les mesures adoptées à l’époque. Si une telle décision avait été prise en temps voulu, elle aurait épargné au Liban, au secteur bancaire et aux déposants l’essentiel des difficultés financières qu’ils subissent aujourd’hui.

Deuxièmement, ce gouvernement, sur avis prémédité et délibéré de la force politique qui a réellement constitué l’équipe gouvernementale et orienté ses conseillers, a pris la décision catastrophique, unilatérale et délibérée, de faire défaut sur le paiement des eurobonds de l’État libanais. Les justifications avancées relevaient en réalité davantage du prétexte que de la raison, au premier rang desquelles figuraient la « préservation des réserves en devises de la Banque du Liban » et le « soutien aux catégories pauvres et vulnérables de la société libanaise plutôt que le gaspillage de ces réserves au profit des détenteurs d’obligations, qu’ils soient des banques locales ou des entités étrangères ».

En réalité, le gouvernement disposait d’une opportunité rare de restructurer la dette publique et d’en réduire le coût du service, tout en préservant l’historique irréprochable de l’État libanais en matière de respect de ses engagements financiers extérieurs. Au lieu de cela, il a choisi, sciemment et délibérément, de détruire, de manière malheureusement irrémédiable, la crédibilité de l’État libanais. Les échéances des eurobonds s’élevaient à 1,2 milliard de dollars en mars 2020, à 700 millions en avril et à 600 millions en juin 2020, tandis que l’échéance suivante, de deux milliards de dollars, n’était prévue qu’en avril 2021, soit neuf mois après juin 2020 et plus d’un an après mars 2020. Ce délai aurait amplement suffi pour parvenir à un accord ordonné et transparent de restructuration avec les détenteurs d’obligations, en coopération avec le Fonds monétaire international, tout en préservant la crédibilité du gouvernement et la notation souveraine du Liban. D’autant plus que les réserves de la Banque du Liban atteignaient 29 milliards de dollars à la fin février 2020, soit plusieurs fois le montant cumulé des échéances de 2020, permettant ainsi de les honorer intégralement, intérêts compris.

Les options existaient donc bel et bien pour épargner au Liban et aux Libanais une catastrophe majeure. Mais la décision politique de faire défaut avait déjà été prise afin de servir un projet régional au détriment du Liban et de son peuple. Depuis mars 2020, le Liban a été relégué à la périphérie du système financier et bancaire international, sa notation souveraine a chuté aux niveaux les plus bas, et les entreprises, institutions et banques libanaises se sont retrouvées incapables d’effectuer des transactions commerciales autrement qu’en espèces. Parallèlement, le gouvernement n’a engagé aucune négociation sérieuse avec les détenteurs d’obligations, les accusant au contraire de refuser le dialogue.

Troisièmement, en cohérence avec la décision politique de défaut, le gouvernement a adopté une politique de subvention des biens et produits importés sous le slogan de « soutien aux familles nécessiteuses et aux couches défavorisées ». Plus de 300 produits ont ainsi été subventionnés, y compris les carburants et même des biens de luxe que les familles démunies ne peuvent ni se procurer ni même identifier. Or, l’un des principes économiques les plus élémentaires, enseigné dès la première année universitaire, stipule que l’aide doit être accordée aux ménages et non aux produits. Ce principe a été totalement ignoré par les auteurs de cette décision et leurs conseillers.

De surcroît, les faits ont démontré que cette politique de subventions n’avait nullement pour objectif d’aider les familles défavorisées. Les produits subventionnés ont en réalité été stockés, monopolisés et massivement passés en contrebande vers la Syrie et d’autres pays. La majorité du peuple libanais n’en a guère bénéficié, les produits subventionnés étant largement absents des commerces, des supermarchés et des stations-service, car ils empruntaient des circuits organisés vers la Syrie afin de soutenir un régime alors soumis à des sanctions internationales ayant tari ses sources traditionnelles de financement.

Cette politique a entraîné une ponction de 12 à 14 milliards de dollars sur les réserves en devises de la Banque du Liban, c’est-à-dire sur les dépôts des citoyens. Elle a ainsi démontré que les liquidités en devises existaient bel et bien et auraient permis de traiter les échéances des eurobonds de manière rationnelle, équilibrée et dans l’intérêt de l’économie libanaise et de la crédibilité financière de l’État. Dès lors, les arguments invoquant l’impossibilité de payer 1,2 milliard de dollars en mars 2020 ont perdu toute crédibilité face au gaspillage de près de 14 milliards de dollars pour soutenir le régime syrien et ses alliés aux dépens de l’épargne des Libanais. Le gouvernement a, en outre, ignoré les avis et mises en garde de toutes les parties qui n’étaient pas alignées sur son projet politique, malgré les nombreux avertissements émanant parfois même de proches de cette équipe.

Quatrièmement, dans la continuité du projet susmentionné, le gouvernement, ses conseillers et ses soutiens politiques ont présenté ce qui a été appelé le plan Lazard, qualifié de plan « réformateur » pour le secteur bancaire. Par souci d’objectivité, il convient de préciser que l’équipe de Lazard a traduit la vision du gouvernement en un plan visant, en réalité, à une expropriation non armée du secteur bancaire, par l’élimination des banques libanaises existantes et leur remplacement par cinq nouvelles banques. La même machine médiatique et les mêmes experts improvisés ont alors promu ce plan auprès de l’opinion publique en affirmant qu’il permettrait de restituer la majorité des dépôts, alors que l’objectif véritable, non déclaré, était l’effacement de l’écrasante majorité de ces dépôts et la requalification de la plupart des actifs bancaires en actifs irrécouvrables et non viables.

Certes, ce projet de démantèlement du système bancaire libanais n’a pu être mené à son terme en raison de la démission du gouvernement – démission contrainte, il est vrai – face à sa gestion défaillante d’un dossier extérieur au présent article, à savoir l’horrible crime de l’explosion du port de Beyrouth. Néanmoins, malgré sa courte existence – six mois seulement –, ce gouvernement est parvenu à défigurer l’identité de l’économie libanaise, à anéantir la crédibilité de l’État, à dilapider la moitié des réserves de la Banque du Liban, à détruire ce qui restait de confiance dans l’économie, à isoler le Liban des marchés financiers mondiaux, à aggraver la crise de liquidité du secteur bancaire, à favoriser l’essor de l’économie du cash et à soutenir le régime syrien et ses alliés avec des milliards de dollars appartenant aux déposants.

Les conséquences de ces quatre décisions continuent, aujourd’hui encore, de peser lourdement sur l’économie libanaise, le secteur privé, les déposants, les banques commerciales et l’ensemble des citoyens libanais. Il était urgent, dans cette phase critique que traverse le Liban, de porter ces vérités au grand jour, afin de fournir aux Libanais des éléments crédibles d’appréciation réaliste et objective d’une situation malencontreuse que l’on cherche à faire porter injustement à certains, en excluant intentionnellement les autres acteurs politiques et les causes profondes de la déroute.

 

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