Dans sa déclaration ministérielle, le gouvernement de Nawaf Salam promettait la rupture, la réforme et la restauration de l’État. Un an plus tard, le texte existe toujours. L’État, beaucoup moins. Entre engagements solennels et réalisations partielles, le bilan révèle moins un échec brutal qu’un effacement progressif face aux lignes rouges du système.

Le 17 février 2025, la déclaration ministérielle du gouvernement Salam, formé neuf jours plus tôt, se voulait un acte fondateur. Le document, dense, juridiquement ciselé, promettait la reconstruction de l’État sur trois piliers: la réforme économique et financière, l’indépendance des institutions et le rétablissement de la souveraineté. À sa lecture, le Liban semblait enfin se doter d’un exécutif conscient de l’ampleur du désastre et prêt à en assumer les conséquences politiques. Aujourd’hui, ce texte apparaît surtout comme un miroir cruel: il reflète moins ce qui a été accompli que tout ce qui est resté à l’état de déclaration.

Entre promesse financière et inertie économique

Sur le plan économique, le gouvernement s’engageait à traiter l’effondrement financier «de manière équitable», à protéger les droits des déposants et à restructurer le secteur bancaire selon des principes de transparence et de responsabilité.

Dans les faits, l’exécutif a bien soumis un projet de loi, la «Gap Law», pour tenter d’organiser la restitution des dépôts gelés depuis 2019 et clarifier les pertes bancaires. Il a également bien reconnu l’ampleur du gouffre. Cette reconnaissance, absente pendant des années, constituait une rupture symbolique. Or, elle s’est arrêtée là. Si la «Gap Law» organise surtout la gestion comptable des pertes, elle ne tranche pas la question centrale, pourtant inscrite noir sur blanc dans la déclaration ministérielle: la répartition juste des responsabilités. Un an après, aucun mécanisme clair n’a été imposé, aucun engagement ferme n’a été pris pour garantir aux déposants autre chose qu’un remboursement partiel, étalé et conditionnel, aucune responsabilité n’a été assumée. L’État a nommé le désastre, mais il n’a pas désigné ceux qui l’ont engendré.

Justice, corruption et souveraineté: le fossé entre les mots et les actes

Sur le terrain institutionnel, la déclaration ministérielle promettait de restaurer la confiance, condition préalable à tout accord avec les institutions étatiques. Là encore, l’action s’est révélée asymétrique. Le discours s’est aligné sur les standards du Fonds monétaire international, les textes ont été rédigés dans un langage rassurant pour les bailleurs, mais les réformes structurelles exigées sont restées incomplètes, freinées, parfois édulcorées. La confiance extérieure a été recherchée avant la réparation intérieure. Résultat: aucun accord décisif, aucune relance tangible et une économie toujours suspendue à des promesses conditionnelles.

Sur le plan de la justice, la déclaration ministérielle faisait de l’indépendance de la justice un socle non négociable, promettant de libérer la magistrature des pressions politiques et d’activer les mécanismes de reddition des comptes. Un an plus tard, aucun dispositif structurel n’est venu traduire cet engagement. Les grandes affaires nationales restent prisonnières des mêmes blocages. Les magistrats continuent d’évoluer dans un environnement où la pression politique n’a pas disparu, mais simplement changé de tonalité. Le gouvernement a abaissé le volume des ingérences, sans jamais en neutraliser les sources.

La lutte contre la corruption, autre pilier central de la déclaration ministérielle, a suivi la même trajectoire. Les engagements étaient clairs, presque solennels. Les résultats, eux, demeurent invisibles. Aucun choc institutionnel, aucune réforme capable de briser les réseaux d’intérêts qui structurent l’État libanais depuis des décennies. La corruption a été dénoncée dans les discours, rarement affrontée dans les faits.

De l’(in)sécurité et l’(im)partialité

Sur la souveraineté et la sécurité, la déclaration ministérielle promettait le rétablissement de l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire et le respect des résolutions internationales. Dans la pratique, le gouvernement a soigneusement évité toute confrontation directe avec les équilibres existants. Des opérations de l’armée ont été mises en avant, des chiffres communiqués, des bilans présentés aux partenaires internationaux. Toutefois, la question centrale, à savoir le monopole des armes par l’État, est restée intacte. Là où la déclaration parlait de souveraineté, l’action s’est limitée à une gestion prudente de l’existant, enveloppée d’un langage diplomatique qui contourne l’essentiel.

Politiquement, la déclaration ministérielle revendiquait un gouvernement affranchi des logiques partisanes, guidé par la compétence et l’intérêt général. Un an plus tard, cette promesse se heurte à la réalité d’un parlement dominé par les forces traditionnelles et à un système où le consensus agit comme un frein plus que comme un outil de gouvernance. Les projets ont été filtrés, ralentis, parfois vidés de leur substance. L’exécutif n’a pas été renversé par le système; il s’y est adapté.

Sur la scène internationale, le contraste est saisissant. La déclaration ministérielle promettait de repositionner le Liban comme un partenaire crédible. Cet objectif a été largement atteint sur le plan formel. Le pays est redevenu audible, fréquentable, diplomatiquement présentable. Toutefois, cette normalisation n’a pas été traduite en gains concrets pour les citoyens. Les investissements attendus ne sont pas venus. Les aides structurelles se font attendre. Le quotidien des Libanais reste marqué par les mêmes pénuries, les mêmes défaillances, la même précarité.

Un an après, le bilan du gouvernement Nawaf Salam apparaît comme une étude de cas du décalage entre le droit et le pouvoir. Ce qui devait être une transition vers un État réhabilité s’est transformé en gestion méthodique de la stagnation. Le gouvernement Salam a écrit la réforme, l’a expliquée, parfois même théorisée. Il ne l’a pas imposée. Un an plus tard, le Liban reste suspendu entre un texte fondateur et une réalité immobile. Gouverné, peut-être. Sauvé, certainement pas.

 

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