Sous les ruines, le naufrage social du Hezbollah
©Ici Beyrouth

Au Liban-Sud, post-conflit, la promesse de soutien du Hezbollah s’efface au rythme des factures impayées et des dossiers bloqués. Les habitants survivent dans l’attente d’une aide qui ne vient jamais, tandis que le rôle de la milice, qui se veut garant social et protecteur, s’effondre.

Dans les villages calcinés du Liban-Sud, l’hiver 2026 s’installe sans ménagement. De Khiam à Marjayoun, en passant par Kfarkila ou Chebaa, le décor est figé : maisons éventrées, commerces sous scellés de poussière et familles piégées dans un exil intérieur qui ne dit plus son nom.

Le Hezbollah, qui jurait de panser les plaies de la guerre, a laissé place au vide. Indemnités annoncées, loyers pris en charge, soutien durable : sur le terrain, rien. Derrière les slogans et les discours de solidarité, la réalité est brutale.

Le mirage financier : Qard el-Hassan en agonie

Autoproclamé « État parallèle », le Hezbollah promettait une reconstruction éclair et un soutien indéfectible. Mais la vitrine sociale et financière du groupe, Qard el-Hassan, semble à bout de souffle. La crise de liquidités est flagrante, et la propagande ne peut plus masquer le problème.

Sur le terrain, le scénario est devenu un rituel bureaucratique sans issue : inspections, photos de décombres, formulaires dûment remplis, puis… le silence. Les fameux chèques d’indemnisation, souvent postdatés et suspendus depuis 2025, ne sont plus que des bouts de papier. Cet écart béant entre les annonces tonitruantes et le néant concret érode les derniers restes de confiance des partisans de la milice.

L’exode à crédit : le piège des loyers impayables

Pour les familles déplacées, la guerre continue dans les appartements loués à Beyrouth, Saïda ou Nabatiyé. Là, chaque fin de mois est une menace. Les montants mythiques – 1 000 dollars mensuels pour le relogement, et 4 000 dollars d’indemnité – restent abstraits.

« On nous avait promis une aide mensuelle. Elle n’est jamais arrivée. Le propriétaire menace et moi je n’ai plus rien à vendre », confie Hassan, père de trois enfants, originaire de Khiam. « On survit à crédit, et même le crédit est épuisé. »

Pour beaucoup, les promesses n’ont jamais dépassé le stade de l’annonce.

Même constat pour Mariam, déplacée de Houla, qui paie 500 dollars pour un logement insalubre : « Ils nous avaient promis 1 000 dollars par mois. Je n’ai rien reçu. » Même si le Hezbollah versait l’intégralité de la somme promise, celle-ci couvrirait à peine les besoins vitaux dans une économie totalement dollarisée et spéculative. 

Entre dossiers gelés et critères opaques, le sentiment d’abattement domine. « On ne demande plus quand l’aide arrive. On demande si elle existe encore », lâche un père de famille de Blat. Certains s’endettent, d’autres vendent des bijoux, hypothèquent leurs terres, sollicitent des proches déjà à bout. La solidarité familiale remplace une aide partisane qui ne vient plus.

La dignité à l’usure : se plaindre est un luxe

Plus les démarches sont infructueuses, et plus demander devient humiliant. Insister peut être perçu comme un risque, celui d’être rayé des listes. « À force, on n’ose plus parler. On a l’impression de mendier ce qui nous a été promis », lance Omar, déplacé de Chebaa.

Le quotidien se réorganise dans le silence : repas réduits, enfants retirés d’écoles privées, soins médicaux reportés. « Ma maison est toujours endommagée. J’ai mis des bâches et fermé une pièce », raconte Abou Fadi, à Marjayoun. « Je fais semblant que tout va bien. Mais chaque pluie me rappelle qu’on nous a oubliés. »

« On vit à deux familles dans un deux-pièces. On fait semblant que c’est temporaire », raconte Abou Ali, déplacé depuis plus d’un an. « Mais le temporaire dure, et on s’efface peu à peu. »

 

Le retrait du garant : quand le pilier s’effondre

Le Hezbollah, qui se targuait de pallier l’absence de l’État, se rétracte désormais sur tous les fronts. Aides scolaires sabrées, bourses universitaires gelées, soutiens médicaux raréfiés : tout ce qui constituait son rôle de « garant » s’effiloche. Même ses infrastructures hospitalières ressentent la contraction budgétaire.

 « On nous dit que les priorités ont changé », explique Hanane, mère de deux enfants, dont le dossier est ‘en attente’ depuis des mois. Le message est implicite, mais clair : l’argent manque.

Un système de fin de vie

Le lien qui unissait le Hezbollah à sa base populaire se fissure au contact d’un quotidien sans issue. La formation invoque le « contexte régional », mais les déplacés, eux, ne voient que l’absence.

« La guerre nous a pris nos maisons, mais l’après-guerre nous prend notre dignité », s’indigne Khaled, déplacé de Kfarchouba, dont la famille vit à six dans un deux-pièces depuis plus d’un an.

Le mythe du protecteur infaillible s’est brisé sous le seuil des maisons restées en ruines. Le Sud se tait, mais il a compris : le rempart est devenu fossoyeur.

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