La Gap Law de Nawaf Salam met le pays en danger
©Ici Beyrouth

Derrière un intitulé technocratique et rassurant, le projet de loi dit de “l’écart financier” (Gap Law) ressemble davantage à un mécanisme de transfert des pertes qu’à un plan de redressement. Il est présenté comme une “solution” à la crise, mais il cumule les zones d’ombre, les risques systémiques et les effets destructeurs sur le tissu économique et social.

Plus grave encore : le gouvernement de Nawaf Salam avance un texte sans vision, sans calendrier crédible, sans garanties de financement — tout en demandant aux Libanais de “croire” et d’attendre.

Un projet sans vision : quand l’État improvise sur le dos des citoyens
Le premier danger de ce projet est sa nature même : il ne s’inscrit pas dans une stratégie économique globale. Aucun cap n’est clairement posé sur les questions essentielles : comment relancer la croissance ? Comment restaurer la confiance bancaire ? Comment protéger l’épargne et reconstituer le crédit ? Comment redonner une respiration aux entreprises ?

Au lieu d’un plan cohérent, on obtient une ingénierie juridique qui tente de normaliser l’anormal : l’impossibilité de rembourser les dépôts devient un “processus”, l’érosion des droits devient une “restructuration”, et l’injustice devient une “répartition”.

Des délais flous = des droits qui s’évaporent
Ce texte est dangereux parce qu’il ne dit pas la vérité sur le temps. Or, en matière de dépôts, le temps est une arme contre le déposant.

Quand l’État promet des remboursements échelonnés, ou des instruments financiers sur 10, 15 ou 20 ans, sans échéancier rigoureux, sans mécanisme contraignant, sans pénalités en cas de non-exécution, il ne fait pas une promesse : il fabrique une attente infinie. Et plus l’attente est longue, plus la valeur réelle se dissout (inflation, dépréciation, perte de pouvoir d’achat, disparition de l’opportunité économique).

Le message implicite est clair : “Vous récupérerez… un jour.” Ce “jour” pourrait ne jamais arriver.

Un financement fantôme : l’arnaque d’une loi “applicable” sans ressources
Deuxième bombe à retardement : l’absence de source de financement claire et crédible. Un texte qui prévoit des remboursements, des compensations ou des conversions, mais qui ne garantit pas la liquidité, ne règle rien. Il déplace la crise dans le futur.

On fait semblant d’organiser le remboursement alors que la question centrale est laissée dans le brouillard : d’où viendra l’argent ? Quelles ressources réelles ? Selon quel mécanisme ? Avec quelle gouvernance ? Et surtout : qui paiera si l’État n’exécute pas ?

Sans financement identifié, ce projet devient un chèque sans provision législatif.

Un coup porté aux déposants : légaliser la décote et l’expropriation
Le cœur du problème, ce sont les déposants : ce texte consacre l’idée que le déposant doit porter une part décisive des pertes, sous couvert de “réalisme”.
•   Il transforme un droit (la propriété de l’épargne) en un produit financier incertain.
•    Il banalise les conversions forcées, les plafonds arbitraires et l’étalement sans garantie.
•    Il normalise l’idée qu’un citoyen peut être privé de son argent pour “stabiliser le système”.

Or, l’épargne n’est pas une variable d’ajustement. Les dépôts ne sont pas un “stock” politique qu’on peut découper, retarder, requalifier, puis effacer.

Effet domino sur l’économie réelle : tuer le crédit, étouffer l’investissement
Ce projet ne se contente pas d’atteindre les déposants : il menace tout le moteur économique.
Sans confiance dans les banques, il n’y a pas de crédit. Sans crédit, les PME ne financent ni stocks, ni salaires, ni expansion. L’investissement privé se tarit, les capitaux fuient, et le pays s’enferme dans une économie de cash, grise, chère, improductive. Le Liban ne se “reconstruit” pas par la pénurie de confiance, mais par sa restauration.

La Gap Law, telle qu’elle est présentée, risque d’officialiser l’arrêt cardiaque du crédit.

Un séisme social : classes moyennes laminées, professions libérales visées
L’un des aspects les plus explosifs du projet est sa dimension sociale. Les premières victimes ne sont pas uniquement les “gros déposants”. Ce sont les classes moyennes, les retraités, les familles qui ont économisé, les indépendants, les entrepreneurs, les professions libérales, et les caisses de mutuelles ou de syndicats.

Quand un avocat, un médecin, un ingénieur ou un pharmacien perd ses économies — ou récupère une fraction sur des années —, ce n’est pas une “répartition” : c’est une déstructuration du modèle social. On détruit la capacité à se soigner, à éduquer, à investir, à assurer la retraite. On fabrique une société plus pauvre, plus dépendante, plus fragile.

L’État se défausse : le principal responsable se blanchit.
Autre danger majeur : la façon dont l’État se place en arbitre alors qu’il est partie prenante. La crise libanaise n’est pas tombée du ciel. Elle résulte de décennies de politiques publiques déficientes, d’endettement, de clientélisme, d’incapacité à réformer, et d’une gouvernance financière défaillante.
Or, ce projet ressemble à une opération de blanchiment : l’État se protège, repousse la facture, et laisse les citoyens absorber l’essentiel du choc. La logique est inversée : au lieu de faire payer d’abord ceux qui ont gouverné, on demande au peuple de payer pour que le système politique survive.

Nawaf Salam ment aux Libanais : le storytelling du “redressement”
Le plus inquiétant, dans tout cela, n’est pas uniquement le texte : c’est le discours qui l’accompagne. Nawaf Salam présente ce projet comme une étape vers la justice, la transparence, la stabilité. Mais les Libanais lisent autre chose : une promesse sans garanties, un calendrier sans dates, une solution sans ressources.

Mentir, ici, ce n’est pas forcément falsifier une phrase. Mentir, c’est vendre une illusion : faire croire qu’un texte flou peut remplacer une politique économique. Faire croire que des dépôts amputés, transformés, étalés, peuvent redevenir un “droit” par magie. Faire croire que l’on reconstruit un pays en découpant l’épargne de ses citoyens.

Un texte à haut risque, un pays sans filet
La Gap Law, en l’état, n’est pas une loi de redressement. C’est une loi de transfert des pertes, à haut risque social, économique et institutionnel. Elle menace :
•   la stabilité des déposants et de leurs familles,
•    la survie des classes moyennes,
•   le fonctionnement des professions libérales,
•   la capacité des entreprises à accéder au crédit,
•   et la confiance minimale indispensable à toute économie moderne.

Un pays en faillite ne se relève pas par des promesses floues. Il se relève par des chiffres clairs, des responsabilités assumées, des garanties exécutoires, un calendrier contraignant et une vision économique. Tout ce que ce projet ne contient pas.

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