Grands écrivains, douces névroses, petits miracles littéraires (2/2)

Après les moines de la rigueur, place aux excentriques. Ces écrivains-là n’avaient ni horaires fixes, ni quota de mots. Leur routine tenait du sortilège, du caprice, voire d’un art consommé de l’autosabotage. Et pourtant, ils ont écrit l’histoire.

La littérature aime les marginaux. Mais ce qu’elle chérit par-dessus tout, ce sont les marginaux organisés. Ceux qui transforment leur étrangeté en moteur narratif, leur hygiène de vie discutable en productivité fulgurante. Cette deuxième partie s’intéresse à ces écrivains que l’on qualifierait aujourd’hui, au choix, de génies incompris ou de cas cliniques. Leur rapport à l’écriture tient moins du tableau Excel que de l’invocation chamanique. Ici, on écrit nu, on se parfume à la pomme pourrie, on loue une chambre sans distraction, ou on compose entre deux lignes de coke. Étrange? Certes. Inefficace? Pas du tout.

Friedrich von Schiller, le museau sensible

Weimar, XVIIIe siècle. Friedrich von Schiller, poète, philosophe, dramaturge et grand nez devant l’Éternel. Il avait pour habitude de garder des pommes pourries sous son bureau pendant qu’il écrivait. Non pas pour se punir – quoique –, mais parce que leur odeur, disait-il, stimulait sa créativité. Certains ont tenté d’expliquer cette manie par des considérations physiologiques (une réaction olfactive induisant un état de concentration). D’autres y voient simplement un cas d’autoflagellation sensorielle. Quoi qu’il en soit, Les Brigands sont nés dans une ambiance digne d’un compost.

Victor Hugo, l’écrivain en tenue d’Ève

Victor Hugo, c’est l’auteur romantique par excellence. Et comme tout bon romantique, il savait se débarrasser des conventions. Lorsqu’il devait impérativement terminer Notre-Dame de Paris, il alla jusqu’à enfermer ses vêtements pour s’empêcher de sortir de chez lui. Il écrivait nu, littéralement prisonnier de son bureau, sans autre échappatoire que la page blanche. Preuve que parfois, la discipline n’est qu’un cadenas de plus à la porte de la tentation. On notera que l’éditeur, ravi, n’a jamais exigé la tenue d’Ève comme clause de contrat.

Truman Capote, le prince allongé

Truman Capote avait un faible pour les canapés moelleux, les cigarettes, les alcools doux et les horaires flottants. Il écrivait exclusivement allongé, souvent dans un lit ou sur un divan, un verre à portée de main. “Je suis un auteur horizontal”, aimait-il dire. Et, effectivement, Petit déjeuner chez Tiffany ou De sang-froid ont vu le jour entre un nuage de fumée et une gorgée de vin blanc. Capote prouve que l’important n’est pas la posture du corps, mais celle de l’âme.

Hunter S. Thompson, le chaos au bout de la nuit

Il fallait un représentant de l’excès absolu, et qui mieux que le père du journalisme gonzo? Hunter S. Thompson avait une routine quotidienne si surréaliste qu’elle tient du scénario de Terry Gilliam. Cocaïne dès 15h, whisky dès 17h, LSD au dîner, puis écriture de minuit à 6h, le tout entrecoupé de bains de champagne et de cigares Dunhill. L’homme était une explosion permanente – mais avec un carnet à la main. Et l’on doit reconnaître que Las Vegas Parano, malgré son apparente folie, est un chef-d’œuvre de lucidité hallucinée. Preuve que le chaos, parfois, écrit mieux que l’ordre.

Pascal Quignard, le stylite du grenier

Retour au calme. Enfin, façon de parler. Pascal Quignard écrit la nuit, seul sous les toits, à la main, avec un stylo rouge. Il corrige sur le papier avant de taper à la machine l’après-midi. Et, fait notable: une fois ses livres publiés, il brûle tous ses manuscrits préparatoires. Pas par coquetterie, mais par besoin d’effacement, de dépouillement. Son œuvre publiée est la seule qu’il souhaite laisser au monde. Tout le reste doit disparaître. L’écriture comme ascèse mystique, purification par le feu.

Maya Angelou, l’hôtel comme ermitage

Maya Angelou avait besoin d’un espace neutre pour écrire. Ni son chez-elle, ni un café: une chambre d’hôtel, louée pour la journée, sans décoration ni distraction. Elle s’y enfermait de 7h à 14h, avec pour seuls compagnons un bloc-notes, une Bible, du sherry et parfois des mots croisés. L’hôtel devenait un monastère temporaire où chaque matin recommençait l’épreuve de la création, loin des bruits du monde.

Jack Kerouac, le rouleau sans fin

Écrivain de la Beat Generation, Jack Kerouac refusait l’idée même d’interruption. Pour écrire Sur la route, il colla bout à bout des feuilles de papier pour former un rouleau de 36 mètres, qu’il inséra dans sa machine à écrire. Résultat: un texte ininterrompu, sans marges ni paragraphes, pure coulée verbale sous amphétamine. Une forme de performance écrite qui disait déjà le refus des limites et des formats imposés.

TS Eliot, le dandy spectral

TS Eliot, quant à lui, avait un goût singulier pour la mise en scène. On raconte qu’il se poudrait le visage de vert avant d’écrire, comme s’il entrait dans un rôle. Était-ce pour incarner la mélancolie de La Terre vaine ou pour repousser les visiteurs? L’histoire ne le dit pas. Mais ce maquillage spectral ajoute une touche baroque à l’image de l’écrivain austère. Eliot, ou l’art d’écrire en se déguisant.

John Cheever, le cadre débraillé

John Cheever vivait dans un gratte-ciel new-yorkais et descendait tous les matins en ascenseur jusqu’à la salle des machines pour écrire. Particularité: il portait uniquement un caleçon. Cette nudité partielle ne relevait pas d’un caprice, mais d’une routine personnelle, à mi-chemin entre le confort et la provocation. Comme Victor Hugo, Cheever semble avoir compris que l’écriture, pour être intense, devait s’affranchir des couches sociales. Littéralement.

Tous ces auteurs, à leur manière, ont transformé leurs bizarreries en boussole. Qu’ils écrivent nus, ivres ou au garde-à-vous, peu importe! Leur seule vraie règle, c’est la fidélité à une méthode qu’ils ont eux-mêmes inventée, comme leurs univers, à la frontière du réel et de la folie douce.

 

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