
Multiplications des appels du pied, contrats d’armement… Au moment où, lâchée par le président américain, Donald Trump, l’Union européenne prend le chemin du réarmement, la Turquie d’Erdogan se frotte les mains. Entre renforcement géopolitique, opportunités économiques et tour de vis sécuritaire, l’enjeu est grand pour le président turc.
Tandis que le monde entier avait les yeux rivés, mercredi 12 mars, sur le sommet entre l’Ukraine et les États-Unis à Jeddah, en Arabie saoudite, une autre rencontre d’importance se déroulait dans la région, à Ankara. Réunissant le Premier ministre polonais, Donald Tusk, et le président turc, Recep Tayyip Erdogan, celle-ci avait pour but de renforcer les liens entre l’Union européenne (UE) et la Turquie.
“Nos pays occupent une place incontournable dans l’avenir de l’architecture de sécurité européenne”, y déclarait notamment le président turc. Avant d’appeler à un approfondissement de cette relation “sur la base du respect et des intérêts mutuels”.
Mais celle qui doit être retenue parmi les déclarations du président turc à son invité, c’est sans doute la suivante: “Si l’Union européenne souhaite éviter une perte d’influence et même inverser cette tendance, elle ne pourra y parvenir qu’avec l’adhésion pleine et entière de la Turquie”.
Face au séisme provoqué par la nouvelle administration Trump sur le plan géopolitique, qui a jeté le doute sur la volonté américaine de continuer à assurer les arrières des Européens, la Turquie se positionne. Ses dirigeants multiplient les appels du pied en direction de l’UE, tandis que les réunions sur le plan sécuritaire se multiplient entre ces deux acteurs.
Ainsi, au moment où MM. Erdogan et Tusk se rencontraient, les chefs d’état-major français, britannique et turc participaient à une réunion tripartite, à Paris, sur la sécurité en Europe. De son côté, le ministre des Affaires étrangères turc, Hakan Fidan, insistait sur le fait que l’armée turque est désormais une force dont les effectifs et le matériel ont prouvé leur efficacité, sans hésiter à tancer les Européens au passage, leur demandant “combien d'armées de ce type pouvez-vous trouver en Europe?”.
L’étoile montante turque
Des mots qui sont loin de sonner creux. Si, au sein de l’UE, certains pays comme la France, l’Italie, la Pologne ou encore l’Allemagne se réarment tous azimuts, ils entament à peine le processus – Varsovie avec un peu d’avance. Mais en termes d’expérience, en dehors de Paris dont les forces ont combattu au Sahel et au Moyen-Orient, celle des 26 autres armées se résume essentiellement à des missions de maintien de la paix, sous l’égide de l’ONU.
Ce qui n’est pas le cas de l’armée turque. De la Syrie à la Libye, celle qui peut s’enorgueillir du second plus large contingent terrestre de l’Otan, après les États-Unis, a pu amasser une certaine expérience au combat.
Mais surtout, c’est le matériel turc qui a pu prouver son efficacité sur le champ de bataille. De l’Ukraine au Haut-Karabakh, ou encore au Soudan, les armes délivrées par Ankara ont le vent en poupe. Avec, en tête de proue, les fameux drones de la compagnie Baykar, dont le PDG n’est autre que le gendre du président turc.
Il faut dire qu’en 20 ans, l’industrie de la défense turque a littéralement décollé. À l’origine particulièrement dépendante du matériel, elle couvre désormais l’essentiel des besoins étatiques. Comme le relevait le quotidien français Le Monde le 7 mars dernier, la dépendance de l’armée turque aux matériels étrangers est ainsi tombée aujourd’hui de 70 à 30% .
En parallèle, le carnet de clients des industriels turc s’est particulièrement étoffé. Pour ne citer que l’exemple du drone Bayraktar TB-2, rendu célèbre pour ses faits d’armes contre la Russie en Ukraine, la liste de commandes ne cesse de s’allonger.
Emirats arabes unis, Maroc, Mali et potentiellement Japon… le faible prix et la fiabilité des systèmes turcs séduisent partout dans le monde. À titre d’exemple, un TB-2 coûte en moyenne 5,5 millions de dollars, contre environ 33 millions pour son équivalent américain, le MQ-9 Reaper – dont les performances dépassent néanmoins largement celles de son rival.
À la rencontre des besoins européens
Les performances de l’industrie turque pourraient ainsi intéresser au plus haut point les gouvernements européens. En effet, ces derniers restent particulièrement dépendants des commandes passées outre-Atlantique.
En dehors de la France, qui cultive son indépendance à ce niveau, les pays de l’UE continuaient, encore récemment, à se fournir massivement auprès de Washington. Comme le rapporte le magazine français Le Point, entre 2019 et 2023, environ 55 % des importations d'armes cumulées des États d'Europe provenaient des États-Unis, selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri).
Une dépendance qui pourrait rapidement poser un problème. Entre les pièces de rechange, les munitions et les mises à jour de logiciel, un refus américain reviendrait à paralyser la chaîne logistique.
Dans ce contexte, l’Europe de la défense gagnerait à diversifier ses sources d’approvisionnement. C’est ici que la Turquie entre en jeu. À commencer par la compatibilité des systèmes d’armes: rompu aux standards Otan, le matériel turc reste, dans l’ensemble, compatible avec les exigences européennes.
Certains industriels européens n’ont ainsi pas hésité à franchir le Rubicon. C’est d’abord le cas de la firme italienne Leonardo, qui peut se targuer d’une expérience préalable en matière de coopération avec la Turquie, avec l’hélicoptère d’attaque T-129. Le 7 mars dernier, celle-ci a ainsi annoncé entamer une collaboration avec Baykar. Le but? Conquérir le marché européen des drones. Un secteur où les armées du vieux continent sont en retard, faute d’investissements.
Devant l’effort de réarmement européen sans précédent, à hauteur de 800 milliards d’euros, la Turquie entend donc bien assurer sa part du gâteau. Une volonté que verbalisait d’ailleurs clairement M. Erdogan le 7 mars dernier, estimant qu'il n'y a aucune justification à l’exclusion de la Turquie “des programmes d'acquisition de produits de défense et de reconstruction” de l’UE.
Obstacles
Pour autant, rien n’est joué d’avance à ce niveau. Tout d’abord, parmi les 800 milliards d’euros précédemment évoqués, 150 sont issus d’un fonds de défense mis en place par la commission européenne pour booster les dépenses des États membres. Avec une condition de taille: ils doivent être exclusivement utilisés pour acheter du matériel européen. Le but est de cantonner autant que possible les ressources financières dans les frontières de l’UE.
Aux considérations économiques s’ajoute l’argument politique. Au sein de l’Union, certains voient d’un mauvais œil un rapprochement avec Ankara. En Grèce, pays entretenant des relations tumultueuses avec la Turquie – bien que tous deux membres de l’Otan – le quotidien conservateur Kathimerini s’alarmait le 15 mars dernier du risque posé par une influence accrue de la Turquie d’Erdogan au sein de l’UE.
Pour les Grecs, dont la Turquie constitue le voisinage oriental, la rhétorique du gouvernement Erdogan concernant la mer Égée a de quoi inquiéter. Au cours des dernières années, celui-ci a d’ailleurs multiplié les déclarations irrédentistes et autres actes contestant la souveraineté grecque sur ces espaces.
Il en va de même pour Chypre, autre État membre de l’UE, dont la moitié nord est occupée par la Turquie, qui y maintient un État qu’elle seule reconnaît. Ici, c’est la Zone économique exclusive (ZEE) cypriote qui aiguise son appétit. Il s’agit là de l’expression de la Mavi Vatan (Patrie bleue, en turc), une doctrine visant à étendre l’hégémonie turque en Méditerranée orientale. Autant de questions qui pourraient freiner un rapprochement euro-turc du côté de Bruxelles.
Arrière-pensées politiques
Encore faut-il que les autres pays européens suivent Athènes. Car la nouvelle laisse l’avantage à la Turquie.
En attendant un renforcement concret des relations entre les deux parties, le président turc semble en tout cas déjà tirer parti du fait que les Européens aient les mains liées. Celui-ci a ainsi déjà pris des mesures pour renforcer son pouvoir sur le plan intérieur.
En effet, l’arrestation, le 18 mars, du maire d’Istanbul et principal rival d’Erdogan pour la prochaine élection présidentielle, Ekrem Imamoglu, témoigne d’un timing particulièrement opportuniste pour le président turc. Ce dernier profite du contexte international pour incarcérer son principal opposant et consolider son pouvoir.
Alors que l’incarcération de M. Imamoglu a entraîné des manifestations massives en Turquie, réprimées par des arrestations et des interdictions de rassemblement, l’UE semble particulièrement silencieuse. En effet, face à la dérive autoritaire d’Erdogan, la France et l’Allemagne expriment essentiellement des inquiétudes, sans que cela soit suivi de conséquences concrètes.
La nature ayant horreur du vide, celui laissé par les États-Unis en Europe n’appelle désormais qu’à être comblé. Erdogan l’a bien compris, c’est pourquoi il mise sur cette absence de réaction pour renforcer son pouvoir, profitant de l’importance stratégique croissante de la Turquie dans l’OTAN et la diplomatie régionale… et s’affirmer ainsi comme un acteur géopolitique incontournable.
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