Les partisans de l’axe obstructionniste attendent des urnes israéliennes, mardi, et américaines, le 3 novembre, qu’elles leur offrent ce que deux guerres n’ont pas réussi à leur concéder. C'est un calcul aussi simpliste qu'erroné: si les urnes remplacent les signataires, elles ne réécrivent pas les accords.

Commençons par le plus fâcheux: la Knesset s’est autodissoute sur fond de désaccord interne autour de l’exemption des ultraorthodoxes (haredim) du service militaire. C’est là le véritable enjeu des élections israéliennes. Le Liban ne figure pas au programme électoral, pas plus que le Sud ou l’accord en cours. Nous voilà donc suspendus au verdict d’un suffrage extérieur, dont les enjeux initiaux ignorent superbement nos propres intérêts.

Regardons ensuite l’alternative tant espérée. Ancien chef d’état-major, Gadi Eisenkot ne reproche pas à Netanyahou d’avoir été trop dur avec le Liban, mais de ne pas être allé assez loin. En juin, il a affirmé que l’armée avait besoin d’une totale liberté d’action au Liban, y compris dans la banlieue sud de Beyrouth, et qu’Israël perdrait la guerre sans cette dernière, ajoutant que Netanyahou aurait dû le notifier à Trump en ces termes mêmes. Son programme maintient d’ailleurs une zone tampon de huit kilomètres de profondeur. Quant à Yaïr Lapid, il conditionne toute restitution de territoire à un désarmement préalable. Naftali Bennett, lui, affirme qu’il est tout bonnement impossible de désarmer le Hezbollah. Qu’on le tienne pour dit: ni la droite, ni le centre, ni la gauche ne proposent le moindre retrait. Ceux qui espèrent l’envol d’une colombe feraient bien de scruter de plus près le profil des candidats.

Les projections ne sont guère plus encourageantes. Les derniers sondages créditent le bloc d’Eisenkot de 52 à 56 sièges, contre 50 pour celui de Netanyahou, loin de la majorité absolue fixée à 61. L’arbitrage se trouve entre les mains des partis arabes, qui détiennent 14 à 16 sièges. Or, les trois principaux protagonistes ont d'ores et déjà exclu toute alliance avec eux. Le scénario le plus probable n'est donc pas l'alternance, mais la paralysie, avec un gouvernement d'expédition des affaires courantes, toujours piloté par Netanyahou tant que les tractations de coalition piétineront. Bref, le visage attendu pourrait bien ne jamais changer.

À Washington, la situation est encore plus limpide: la présidence n’est pas en jeu, le mandat de Trump courant jusqu'en janvier 2029. Le 3 novembre, seules les deux chambres du Congrès seront renouvelées, et non la tête de l'exécutif. Le Congrès n’appartient pas à la chaîne de commandement, et le dossier libanais n’est pas aux mains d’un électeur de l’Ohio, mais dépend d’un secrétaire d’État, d’un émissaire, du commandement central (qui a reçu notre délégation à Tampa il y a quelques jours) et d’un dispositif militaire rodé qui tourne à plein régime. Ces rouages demeurent hermétiques aux soubresauts électoraux.

Surtout, nos engagements ne dépendent pas de l'humeur de tel ou tel responsable, mais de textes intangibles: le cessez-le-feu de novembre 2024, la résolution 1701 et l’accord-cadre de juin, qui exige le désarmement sur l’ensemble du territoire libanais et subordonne les financements, y compris ceux de la reconstruction, à des mécanismes de vérification stricts. Et, par-dessus tout, la résolution 2790, adoptée à l’unanimité, qui a fixé au 31 décembre l'expiration du mandat de la Finul. Les textes, eux, ne perdent pas les élections et ne s'ajustent pas au gré des valses ministérielles.

Le plus savoureux dans cette affaire, c'est que le premier à avoir déchanté n’est autre que le parrain de cet espoir: le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a lui-même reconnu qu'à Téhéran, l’identité du futur maître de céans à l'issue de ces scrutins importe peu. Ceux qui continuent de vendre du rêve sont les chroniqueurs patentés de la presse de l'axe. En août encore, l'un d'eux prophétisait la défaite certaine de Netanyahou avant même le dépouillement des votes. Quand le parrain jette l'éponge mais que ses suppôts continuent de faire de la publicité, ce n’est plus de la géopolitique, c’est de la communication de foire destinée à la consommation intérieure.

Cette attente a pourtant un prix, et c'est à nous de l'acquitter, pas à eux. La réunion de Tampa s'est soldée sans résultat tangible. Le Conseil des ministres a ajourné sa décision sur le dossier des explosifs. Les bombardements se poursuivent à Wadi al-Hujeir et à Yohmor. Chaque journée passée à scruter les urnes des autres est un jour de moins au compte à rebours qui est le nôtre, et pour cause: le 31 décembre, le mandat de la Finul s'achèvera. Et cette échéance-là n’a été soumise au vote d'aucun électeur, ni à Tel-Aviv ni à Washington.

Téhéran l'a asséné sans fard en affirmant que le vainqueur, quel qu’il soit, sera sans incidence aucune sur le cours des événements.

Dès lors, pourquoi s'entêter à espérer un bouleversement, et au profit de qui?