Rien ne fonctionne au Liban et rien ne présage un retournement qui mettrait fin à une entropie évolutive. Les institutions sont des faux-semblants derrière lesquels s’abritent les réalités d’une société qui se décompose et celui d’un État qui sert de véhicule à une politique de domination qui avance sans vergogne. Le pacte et la narrativité hypothétiquement nationale qui lui sert de doublure et autour de laquelle se structure le convivium libanais sont caducs et ne disposent d’aucun pouvoir d’entraînement. À l’heure où les politiques poursuivent des carrières d’entremetteurs et d’agents au service des stratégies de puissance. 

Comment faire converger des parcours aussi divergents que destructeurs alors que le pays évolue de vide en vide et que l’état de dissipation poursuit sa marche? Pour notre infortune, il n’y a pas d’indicateurs qui puissent pointer dans une autre direction. Ce pays navigue dans des eaux troubles sans fin et les politiques s’en accommodent comme s’il s’agissait d’une fatalité. Ces derniers temps, une nouvelle rhétorique s’empare de la scène et prône la capitulation au profit de la politique de domination chiite, alors que les chiites sont broyés par une dynamique guerrière qu’ils ont créée de toutes pièces. Cette situation laisse place à un spectacle désolant d’une communauté chiite destituée, accompagnée de projections de guerre civile et d'un contexte de verrouillages politiques croisés. 

La soi-disant vie politique n’est que jeu de cirque où la fausseté et le mensonge servent de grammaire. On se pose la question légitime de la véracité et de la trame d’une vie politique qui se déroule en surface. En effet, les véritables enjeux et acteurs évoluent dans d’autres sphères et obéissent à des diktats qui ont vidé la vie politique libanaise de toutes velléités souveraines et de toutes notions d’État de droit. Il n'y a que les rapports de force pour gérer les réalités politiques d’une entité nationale dont les dépouilles sont partagées entre des politiques de puissance alternées et leurs modulations sur la scène libanaise. 

Il n’est pas fortuit que la défaisance de la trame nationale libanaise s’inscrive dans un continuum où il est difficile de séparer les politiques impériales de leurs relais domestiques. D’où la difficulté d’opérer des ruptures et de casser des nœuds gordiens qui se nouent et se dénouent au détour d’une vie politique dont la consistance dépend uniquement des politiques impériales pilotées par les islamismes militants. Que faire pour effectuer des césures entre la politique impériale iranienne et celle de la politique de domination chiite au Liban? Que faire de ses contreparties sunnites qui se profilent à l'horizon? Que faire pour réhabiliter une forme d’autonomie nationale au Liban? Comment permettre au Liban de s’engager sur la voie diplomatique de la résolution des conflits? Comment peut-il s'inscrire dans un partenariat stratégique avec l’État d’Israël qui viendrait à bout des cycles de violence qui ont scandé la vie des deux pays depuis 76 ans? 


Autant de questions aporétiques qui ne recevront jamais de réponses tant que la démarche diplomatique est inhibée par des considérations idéologiques et stratégiques qui n’ont rien à voir avec le Liban et avec la trame politique d’un État national et de ses consensus internes impossibles à retrouver. Les stipulations entravées de la trêve et de l’accord trilatéral ne sont pas des effets du hasard. Elles résultent au contraire d’actes de sabotage avérés, d’une logique agonistique différée, d’une intention belliqueuse soutenue par des étayages scripturaires, et d’un actif de conflits vieux de sept décennies. Les accords de trêve et tripartite, bien qu’avalisés et signés par les autorités compétentes, ont été déclassés au profit de calculs politiques. Ces derniers ne parviennent pourtant pas à empêcher la guerre en sursis ni à prévenir la guerre civile projetée par la politique de domination chiite.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la controverse autour des acquisitions foncières financées par le pouvoir iranien, la diaspora chiite et pilotée par les agences immobilières du « jihad al-bina' ». C’est cette agence qui s’est chargée de la mise en œuvre de la politique de colonisation de l’ensemble du territoire libanais via un réseau composé des registres fonciers, du ministère des Finances, des municipalités, d'une justice vénale, des banques associées et des courtiers de base. Cette politique a usé d’une panoplie de stratagèmes qui ont instrumentalisé les rapports de force institués par le régime de Taëf. 

Le but de cette politique est de confisquer les propriétés communales. Pour ce faire, elle s'appuie sur les complicités municipales et administratives, ainsi que sur des politiques de coercition et de harcèlement variées, la vénalité diffuse des administrations publiques, la mainmise illégale, et la terreur de masse. Cette dernière est exemplifiée par l’explosion proto-nucléaire du port de Beyrouth. Elle s'accompagne de la complicité avérée des hautes sphères de la fonction publique, des oligarques et de leurs commanditaires syriens, iraniens, saoudiens et émiratis selon les étapes. 

Cette affaire succède à une série d’enjeux qui mettent en lumière le coup d’État avançant de manière insidieuse au milieu des décombres d’un État de droit laminé de toutes parts et d'une souveraineté battue en brèche. Ceci nous rappelle l’urgence de remettre en ordre nos priorités. C'est à un stade où l’État libanais se décompose à une vitesse météorique pour laisser place à des querelles sauvages d’intérêts et des politiques impériales en quête de points d’appui pour s’implanter. À défaut d’une politique de désintrication des enjeux, du redressement des rapports de force, de rétablissement de la souveraineté et de la civilité, le Liban mourra d’épuisement.