À quatre jours des législatives du 27 octobre, une fusillade près d’Hébron a remis la sécurité au cœur de la campagne. Plusieurs études sur l’électorat israélien montrent que la violence déplace les votes, selon des mécanismes plus complexes qu’un simple glissement à droite.

Deux Palestiniens armés ont ouvert le feu vendredi matin près d’Hébron, en Cisjordanie, tuant deux soldats israéliens. L’armée israélienne a annoncé avoir tué les deux assaillants. Benjamin Netanyahou a ordonné le bouclage d’Hébron et demandé à l’armée de préparer celui de toute la Cisjordanie.

La veille, le ministre de la Défense, Israel Katz, avait prévenu que toute attaque serait imputée aux chefs de l’opposition, Yair Lapid, Naftali Bennett et Yair Golan. Selon Haaretz, il les accuse d’avoir mis en doute les avertissements du gouvernement sur des attaques destinées à peser sur le scrutin. Les sondages ne donnent la majorité à aucun des deux blocs. D’après une enquête de l’Institut israélien pour la démocratie, publiée début octobre et relayée par le Times of Israel, 62% des Israéliens disent que l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 sera centrale dans leur choix.

Un effet mesurable dans les urnes

Claude Berrebi, alors économiste au centre de recherche américain RAND Corporation, et Esteban Klor, de l’université hébraïque de Jérusalem, ont croisé les résultats des législatives de 1988 à 2003 avec la localisation des attentats meurtriers. 

Leur étude, publiée en 2008 dans l’American Political Science Review, établit qu’une attaque survenue dans une localité dans les trois mois précédant le scrutin y augmente de 1,35 point la part du bloc de droite. L’effet s’étend au-delà de la localité visée et s’atténue à mesure que l’attaque s’éloigne du jour du vote. Selon leurs calculs, le terrorisme pourrait avoir décidé de l’issue des élections de 1988, remportées par le Likoud avec un siège d’avance, et de 1996, où Benjamin Netanyahou a battu Shimon Peres de moins de 30.000 voix.

Les deux chercheurs montrent aussi que la droite progresse quel que soit le camp au pouvoir. Les électeurs se tournent vers le bloc jugé le plus ferme sur la sécurité, sans sanctionner le gouvernement sortant. Interrogé par Foreign Policy en octobre 2008, Claude Berrebi en tirait une leçon pour les dirigeants: plus ils parlent de la menace, plus les électeurs y deviennent sensibles, et plus une attaque pèse sur leur vote.

Le poids de la menace

En 2014, Anna Getmansky, alors au Centre interdisciplinaire d’Herzliya, et Thomas Zeitzoff, de l’American University, ont étudié l’effet des roquettes tirées depuis Gaza. Leur portée est passée de 10 kilomètres aux élections de 2003 à 43 kilomètres en 2009, couvrant alors 14% de la population. Dans les localités à portée, le vote de droite est supérieur de 2 à 6 points selon les modèles. 

Pourtant, roquettes et obus de mortier ont fait 32 morts entre 2001 et 2009, contre plus de 550 pour les attentats-suicides. Être exposé à la menace suffit donc à modifier le vote. Le gain profite surtout aux partis nationalistes, et en particulier au Likoud, même lorsqu’il gouverne. Kadima, parti centriste fondé en 2005 par Ariel Sharon après son départ du Likoud, n’en a tiré aucun bénéfice, alors qu’il gouvernait avant les élections de 2006 et de 2009, sous Ehud Olmert.

Une droite qui se déplace

Eric Gould et Esteban Klor ont nuancé ce tableau en 2010 dans le Quarterly Journal of Economics, à partir des enquêtes électorales menées de 1988 à 2006. Selon eux, les attaques locales rendent les Juifs israéliens plus favorables aux concessions territoriales, surtout dans les groupes traditionnellement à droite. Cet effet ne vaut que sous un certain seuil de violence, au-delà duquel l’opinion se durcit.

En même temps, le vote de droite augmente, parce que les partis de droite ont eux-mêmes évolué. En 1988, le programme du Likoud excluait tout partage territorial. Celui de 2009 se disait prêt à des concessions en échange d’une paix fiable. Les auteurs relèvent que l’analyse du seul vote aurait conduit à la conclusion inverse.

Des camps peu mobiles depuis le 7 octobre

Aucune de ces études ne couvre la période ouverte par l’attaque du Hamas. Dans un article de la Jewish Telegraphic Agency repris par le Times of Israel, Tamar Hermann, qui dirige les enquêtes d’opinion de l’Institut israélien pour la démocratie, estime que le 7 octobre a poussé les électeurs «plus profondément dans les camps» dont ils venaient. Gideon Rahat, politiste à l’université hébraïque cité par le Times of Israel, rappelle que la coalition sortante avait obtenu 64 sièges en 2022. Les derniers sondages des chaînes 12 et 13, rapportés par Haaretz, et celui de Zman Yisrael, site en hébreu du Times of Israel, ne lui en accordent plus que 49 à 51, sans que l’opposition atteigne pour autant la majorité.

Dans le nord, exposé aux tirs du Hezbollah, le mouvement est plus net. Un sondage d’Agam Labs, un laboratoire de l’université hébraïque, publié en juin par l’agence Reuters, ne donnait plus que 23% au Likoud dans la région, contre 35% en 2022. Environ 70% des sondés y désapprouvaient la conduite de la guerre au Liban. Ces électeurs réclament pourtant une ligne plus dure contre le Hezbollah. L’opposition l’a compris : l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, son principal chef de file, s’y était rendu plus de quinze fois en quelques semaines.