Le Premier ministre qatari, cheikh Mohammed ben Abdelrahmane al-Thani, a évoqué des «investissements» dans le secteur énergétique libanais, à travers des solutions intégrées censées servir les intérêts des deux pays. Mais aucun investissement n’est désintéressé: il répond à une logique de rentabilité et peut également servir des objectifs d’influence. Pour le Liban, l’enjeu est donc de connaître les conditions de ces investissements et les retombées concrètes qu’ils apporteront à son économie. Au bout du compte, l’objectif du pays du Cèdre est clair: garantir un approvisionnement en électricité stable et à moindre coût.
Un programme national intégré d’investissement dans l’énergie
Selon les premières informations disponibles, l’accord d’État à État envisagé entre le Liban et le Qatar, dans le cadre du «Programme national intégré d’investissement dans l’énergie», présenterait un avantage majeur: il pourrait permettre de contourner les procédures classiques d’appel d’offres, de l’élaboration du cahier des charges à l’ouverture des plis.
Sa mise en œuvre selon le modèle BOT (construction, exploitation et transfert) permettrait également de pallier les difficultés de trésorerie d’Électricité du Liban (EDL), en mobilisant des financements qui lui font défaut depuis des décennies. Jusqu’à présent, l’établissement dépendait des avances du Trésor pour financer ses achats de combustibles. Lors de sa visite au Liban, le Premier ministre qatari a précisé que le projet serait financé sans avance du Trésor libanais.
Un plan énergétique de grande ampleur
Le 16 octobre, le Qatar a dévoilé le «Programme national intégré d’investissement dans l’énergie», un projet de refonte du système électrique libanais, qui dépasse la construction de nouvelles centrales pour englober la modernisation des infrastructures et le développement des énergies renouvelables.
Selon un document consulté par Reuters, le plan prévoit deux centrales électriques à cycle combiné à Deir Ammar et à Zahrani, d’une puissance de 825 MW chacune. Il comprend également l’importation de 300 MW d’électricité depuis la Syrie dans une première phase, ainsi que le développement de capacités de production de 800 MW d’énergie solaire et de 440 MW d’énergie éolienne, complétées par des systèmes de stockage par batteries.
Le projet prévoit en outre un accord de fourniture de gaz naturel liquéfié (GNL) de 20 ans entre QatarEnergy et le Liban. L’approvisionnement reposerait sur une unité flottante de stockage et de régazéification, d’une capacité de 3,5 millions de mètres cubes par jour, ainsi que sur le Gazoduc arabe traversant la Syrie, dont la capacité est estimée à 4,5 millions de mètres cubes par jour.
Des projets solaires en attendant
Dans l’attente de la concrétisation de ce programme, des projets intermédiaires pourraient accélérer le développement des énergies renouvelables. Cheikh Al Thani a ainsi annoncé que «l’État du Qatar a conclu un accord avec TotalEnergies en vue du développement conjoint d’un projet de centrale solaire, à titre de première étape».
Le ministre libanais de l’Énergie, Joe Saddi, a pour sa part évoqué la construction d’une centrale photovoltaïque de 100 à 150 MW sur un terrain appartenant à l’armée libanaise. Le projet a déjà été approuvé en Conseil des ministres.
Une implication qui ne date pas d’hier
L’engagement qatari dans le secteur énergétique libanais remonte notamment à 2023, lorsque QatarEnergy a rejoint le consortium formé par TotalEnergies et l’italien Eni pour explorer les blocs 4 et 9 au large des côtes libanaises. L’entreprise qatarie a acquis une participation de 30 % dans chacun des deux blocs.
En novembre de la même année, Doha s’était déclarée disposée à financer, en partenariat avec TotalEnergies, trois centrales électriques d’une capacité totale annoncée de 500 MW, censées couvrir entre 25 et 30 % des besoins énergétiques du Liban.
En 2024, le consortium TotalEnergies-QatarEnergy avait également proposé au gouvernement de Najib Mikati un projet de centrale solaire photovoltaïque de 100 MW, après avoir acquis des licences initialement accordées en 2022 à des entreprises du secteur.
Début 2026, le Qatar a par ailleurs annoncé une aide financière d’environ 400 millions de dollars destinée au secteur énergétique, dont 10 % sous forme de don.
Les obligations de l’État libanais
Le financement qatari ne suffira pas à lui seul à redresser le secteur électrique. Pour concrétiser le projet, le Liban doit réunir les conditions juridiques, réglementaires et opérationnelles nécessaires.
Cela passe notamment par l’adoption de textes clarifiant les rôles respectifs de l’État, d’EDL et de l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité, ainsi que par la mise en place de procédures d’octroi de licences et de mécanismes de fixation des tarifs. Ces réformes figurent parmi les recommandations du Fonds monétaire international (FMI) et de la Banque mondiale.
EDL doit également assainir ses finances, corriger ses dysfonctionnements administratifs et améliorer la facturation et le recouvrement des factures. La fixation de «tarifs viables» est tout aussi importante pour rassurer les investisseurs qataris et internationaux. En effet, les producteurs vendront leur électricité à EDL, qui devra ensuite la facturer aux consommateurs et honorer ses paiements.
Le Liban pourra aussi compter sur l’appui de la Société financière internationale (IFC), membre du Groupe de la Banque mondiale, pour bénéficier de conseils en matière de transparence financière et de gouvernance, conformément aux normes les plus exigeantes.
Plusieurs chantiers à relancer
En parallèle, le ministre de l’Énergie et de l’Eau, Joe Saddi, et l’Autorité de régulation du secteur de l’électricité s’emploient à relancer plusieurs chantiers bloqués pour des raisons techniques ou politiques.
Les infrastructures nécessaires à l’acheminement du gaz vers les centrales de Zahrani et de Deir Ammar approchent de leur achèvement. Cette dernière doit être adaptée pour fonctionner au gaz plutôt qu’au fioul.
Les négociations avec la Syrie sur l’importation de son excédent d’électricité vers la station de Ksara sont également proches d’aboutir. Leur concrétisation reste toutefois tributaire de la remise en service du gazoduc qui acheminait le gaz syrien vers le Liban, interrompu au début de la guerre en Syrie.
Enfin, une démarche technique est engagée pour permettre la remise en service des centrales de Zouk et de Jiyeh, actuellement à l’arrêt en raison d’un contentieux juridique.