Cette rhétorique n’a rien de nouveau. En mai 2008, le Conseil des ministres prend une décision administrative concernant le réseau de télécommunications: aussitôt, cette mesure est brandie comme une déclaration de guerre contre la «résistance». En octobre 2021, un juge convoque deux anciens ministres: la manœuvre est immédiatement qualifiée d’attaque manifeste. Ces derniers jours, un barrage de l’État intercepte plus d’une demi-tonne d’explosifs: l’affaire se mue en une campagne visant à semer la discorde, assortie d’une tentative à peine voilée de donner des gages à l’étranger.
À chaque fois, la même mécanique est à l’œuvre: une décision légale ou administrative est convertie en agression communautaire, et la décision est imputée à des puissances étrangères. Ce qui a changé au fil du temps, ce n’est pas le discours, mais l’onde de choc qui s’ensuit.
En 2008, la démonstration de force n’était que le prélude à l’invasion de Beyrouth. Vendredi soir dernier, des dizaines de motards ont sillonné les quartiers de Zoqaq el-Blat, Khandaq el-Ghamik et Bourj Abi Haidar. Samedi matin, l’armée s’est déployée dans la banlieue sud de Beyrouth, multipliant barrages et patrouilles. Et il ne s’est rien passé. Toute la différence réside là. La parade, qui constituait autrefois l’avant-garde de la force, n’est plus aujourd’hui que le reflet de ce qu’il en subsiste.
C’est précisément à ce stade que la victimisation cesse d’être une simple émotion pour s’ériger en structure politique. La légitimité sur laquelle reposait l’armement était fonctionnelle: «Nous vous protégeons.» Deux guerres ont réduit cette promesse à néant. Le Hezbollah, incapable d’assurer cette protection, se retranche dans le rôle de victime. Une posture qui constitue désormais son unique capital, le seul dont la valeur ne se déprécie pas face à la défaite.
Voilà pourquoi chaque dossier est systématiquement détourné. D’une question légitime exigeant des réponses, il devient une agression qu’il s’agit de conjurer par la mobilisation. Répondre affaiblit; mobiliser permet de se maintenir.
Il ne s’agit pourtant pas de faire tomber l’État. Fadlallah l’a lui-même affirmé avec sincérité. Ils ne se situent pas dans une logique de confrontation ouverte avec les institutions. Ce qui est recherché s’avère plus subtil et autrement plus dangereux: l’instauration d’une exception. L’objectif n’est pas de nier que ces explosifs appartiennent à la formation pro-iranienne, mais d’affirmer qu’ils lui appartiennent et qu’on doit les lui restituer.
Il ne s’agit pas de contester l’accusation, mais de contester la légitimité de celui qui instruit l’affaire. Pour s'en convaincre, il suffit de constater que cette logique ne s’exerce pas seulement là où Israël est concerné. Lorsqu’une perquisition judiciaire a ciblé un entrepôt de médicaments à la galerie Semaan, des hommes armés ont assiégé les lieux pour exiger le retrait des enquêteurs. Un simple entrepôt de médicaments. L’exception revendiquée n’est donc pas seulement militaire; elle est générale. Du moins, en supposant que cet entrepôt abritât effectivement des produits pharmaceutiques.
C’est ici que se révèle la véritable fonction de cette diversion. Tant que le débat public se focalise sur les prétendus semeurs de discorde et les suppôts de l’étranger, personne ne pose les questions qui fâchent: à quoi étaient destinés ces quelque 500 kilos d’explosifs? D’où provenaient-ils? Et que dissimule le sous-sol au nord du Litani?
Cette diversion n’a pas pour vocation de masquer les armes; il en déplace l’enjeu. On glisse ainsi de l’inventaire à l’identité, de l’enquête à la fracture communautaire. Dès lors que la question est confinée au registre confessionnel, elle cesse d’être une question.
Ne tombons pas pour autant dans l’angélisme au nom d’une prétendue équité. Le grief n’est pas une invention. Israël bombarde quotidiennement. Une enquête journalistique a récemment mis en lumière le nivellement systématique de dizaines de villages occupés, sans qu’aucun retrait ne se profile ni qu’aucune reconstruction ne s'amorce. L’État, qui exige aujourd’hui le désarmement, n’a toujours pas fourni la moindre alternative de rechange pour garantir la sécurité des citoyens.
Tout cela est rigoureusement exact et éclaire la colère ambiante. Mais cela ne justifie en rien pourquoi l’interception d’une cargaison illicite débouche sur une démonstration de force plutôt que sur un débat stratégique de défense; pourquoi une patrouille judiciaire se retrouve assiégée au lieu qu’on s’explique devant un juge; ni comment ceux qui déplorent l’abandon de l’État réclament simultanément le droit de s’affranchir de ses lois.
Ce qui se joue n’est pas une reconquête de la puissance, mais le recyclage de ces derniers fragments. Lorsque la force perd sa capacité de dissuasion, elle se transforme en un simple moyen de pression. Et lorsque cette pression ne trouve plus de prise vers l’extérieur, elle se retourne inévitablement vers l’intérieur.
Voilà la dernière cartouche… et elle n’est pas tirée contre un ennemi.