Le Parlement égyptien poursuit ce lundi l’examen de la demande du président Abdel Fattah el-Sissi, qui sollicite l’autorisation de contribuer à la défense de l’Arabie saoudite si Riyad en fait la demande. 

Le vote, attendu dimanche, a été reporté. Selon le média égyptien indépendant Mada Masr, il pourrait intervenir mardi. La veille, le Conseil de défense nationale, présidé par M. Sissi, avait approuvé la fourniture au royaume de «toutes les formes de soutien nécessaires et disponibles». 

Le royaume, de son côté, est accablé de missiles houthis presque chaque jour depuis début octobre. Mais quel soutien Le Caire peut-il concrètement apporter à Riyad?

Une mission strictement défensive

M. Sissi a lui-même fixé les limites de l’exercice. «Je ne parle pas d’affronter ou d’attaquer qui que ce soit. Nous parlons uniquement de défense», a-t-il déclaré samedi. Le cadre juridique impose de son côté un large consensus. L’article 152 de la Constitution exige, pour toute mission de combat à l’étranger, la consultation du Conseil de défense nationale et l’approbation des deux tiers de la Chambre des représentants.

Les contours de l’aide restent à préciser, aucun détail n’ayant été abordé en séance. Un député issu de l’armée, cité sous couvert d’anonymat par Mada Masr, prévoit le déploiement de forces de défense aérienne et de missiles, ainsi que le remplacement de certaines unités saoudiennes par des troupes égyptiennes. Il évoque aussi des frappes limitées contre des cibles navales, sans aucun combat au sol.

L’expert militaire Samir Farag, cité par l’AFP, envisage une gamme plus large d’options. Celle-ci irait du partage de renseignements à l’envoi de conseillers militaires, de munitions et de pièces détachées, jusqu’au déploiement de troupes.

Thomas Bonnie James, spécialiste des pays du Golfe interrogé par Al Jazeera, mise sur la protection des infrastructures critiques par la défense aérienne et antimissile. Il cite également l’interception de drones, l’escorte navale et le partage de renseignement. L’analyste militaire Alexandru Hudisteanu, également cité par Al Jazeera, juge très probable un appui antidrones et antimissiles. Selon lui, l’armée saoudienne dispose de capacités importantes, mais le défi tient à l’étendue du territoire à couvrir.

L’Égypte coopère déjà avec Riyad en mer Rouge. Elle a rejoint le 13 août la coalition maritime mise sur pied par l’Arabie saoudite. Pour Thomas Bonnie James, la démarche actuelle change toutefois de nature. Le Caire passerait d’un cadre maritime multilatéral à un engagement militaire bilatéral destiné à protéger le territoire saoudien lui-même.

SUMED, une aide déjà effective

L’apport égyptien le plus concret est antérieur à l’annonce de M. Sissi. Pendant la guerre contre l’Iran, l’Arabie saoudite a redirigé ses exportations pétrolières vers la mer Rouge, en grande partie via le canal de Suez ou l’oléoduc égyptien qui relie la mer Rouge à la Méditerranée. Selon des données de la société Kpler rapportées par le New York Times, cet oléoduc Suez-Méditerranée (SUMED) a transporté en moyenne 1,9 million de barils par jour en août, majoritairement du brut saoudien. 

En juin, ce volume était d’environ 650.000 barils. Sa capacité plafonne cependant à 2,5 millions de barils par jour. L’oléoduc Est-Ouest d’Aramco en achemine environ le double vers la mer Rouge, selon le média économique égyptien Enterprise.

Des intérêts égyptiens directs

Fin 2023, les Houthis se mettent à attaquer les navires liés à Israël en mer Rouge, en solidarité avec Gaza. Nombre d’armateurs ont alors préféré contourner l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance plutôt que de franchir le détroit de Bab el-Mandeb, porte d’accès au canal de Suez.

L’Égypte a ainsi perdu environ 7 milliards de dollars entre 2023 et 2024, soit près de 60% des recettes du canal, selon l’Autorité du canal citée par Al Jazeera. Le coup est d’autant plus rude que les droits de passage constituent l’une des principales sources de devises du pays. Les échanges entre les deux pays ont atteint près de 16 milliards de dollars en 2024, selon l’Arab Center Washington DC. De plus, des millions d’Égyptiens vivent en Arabie saoudite, premier pourvoyeur de transferts de fonds vers l’Égypte. Un ressortissant égyptien a d’ailleurs été tué lors des attaques contre l’aéroport de Riyad.

L’histoire pèse sur ces calculs. Dans les années 1960, Gamal Abdel Nasser avait envoyé des dizaines de milliers de soldats au Yémen pour soutenir les officiers républicains qui avaient renversé l’imam Mohammed al-Badr en 1962, face aux royalistes appuyés par l’Arabie saoudite. L’Égypte y avait subi de lourdes pertes, et ses relations avec Riyad en étaient sorties durablement envenimées.

Une analyse du think tank Chatham House relevait en août que l’Égypte se conçoit d’abord comme un médiateur. Selon Chatham House, Le Caire redoute aussi qu’une intégration dans un dispositif saoudien ne le place dans une position de client vis-à-vis de Riyad. Ce raisonnement expliquait alors l’absence de l’Égypte du pacte de défense signé le 7 août entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan.

L’efficacité militaire d’un tel soutien reste, elle aussi, limitée. Le Washington Institute estime que l’issue du conflit se jouera au sol, où les Émirats étaient le partenaire local le plus capable de Riyad avant leur retrait. La France, le Royaume-Uni, les États-Unis, le Pakistan et la Turquie aident déjà à défendre le territoire saoudien sans mener d’opérations offensives. Il est cependant incertain que cette distinction tienne longtemps. Les Houthis, eux, ont déjà réagi. Le président de leur Parlement, Yehia Ali al-Rai, a averti son homologue égyptien qu’un engagement aux côtés de Riyad menacerait la sécurité et la stabilité intérieure de l’Égypte.