Le Hezbollah, les milices chiites irakiennes et les Houthis sont couramment rangés sous une même étiquette, celle de «proxys», ou groupes supplétifs de l’Iran. Le terme suppose pourtant que le parrain dispose de moyens de contrôler son protégé, rappelle une analyse de la Brookings Institution. C’est ce critère qui sépare le supplétif de l’allié. 

Or le réseau tissé par Téhéran depuis 1979 ne répond pas à un modèle unique. Une analyse du Sanaa Center for Strategic Studies publiée en 2020 distingue deux familles : les groupes chiites duodécimains que l’Iran a fondés et encadrés, et ceux qui lui sont liés de façon plus opportuniste et motivée par une hostilité commune aux États-Unis et à Israël. Les Houthis partagent l’arsenal et la rhétorique de la première famille, mais leur histoire, leur doctrine et leurs ressources les rattachent davantage à la seconde.

Une naissance sans parrain

Le Hezbollah et l’organisation Badr irakienne ont été fondés avec l’aide de l’Iran, rappelle le Council on Foreign Relations (CFR). Les Houthis sont issus de deux mouvements du renouveau zaydite apparus dans le nord du Yémen dans les années 1990, la Jeunesse croyante et le parti Al-Haqq, rappelle l’étude du Sanaa Center. L’aide militaire iranienne n’est venue que plus tard, à partir de 2009 selon certaines estimations reprises par le CFR.

Cette différence d’origine se retrouve dans le degré de dépendance. Le Hezbollah et les Forces de mobilisation populaire irakiennes n’ont aucune solution de rechange à l’alliance iranienne, estime le Sanaa Center dans une autre analyse, publiée en avril. Sans elle, le premier verrait sa puissance militaire se dissiper, et les secondes perdraient l’accès aux ressources qu’elles contrôlent grâce à Téhéran.

Le zaydisme face au Velayat-e faqih

Le zaydisme est souvent décrit comme la branche du chiisme la plus proche du sunnisme. Le Hezbollah et les Forces de mobilisation populaire sont duodécimains et adhèrent au Velayat-e faqih, la tutelle du juriste-théologien sur laquelle repose l’autorité du Guide suprême iranien. Chez les zaydites, l’autorité revient à Abdelmalek al-Houthi, qui se rattache à la descendance du Prophète.

Le fondateur du mouvement, Hussein Badreddine al-Houthi, admirait l’ayatollah Rouhollah Khomeini mais tournait en dérision la doctrine de l’imam caché. Il disait admirer les dirigeants iraniens parce qu’ils avaient «dépassé leur doctrine», autrement dit pour leur action plus que pour leur théologie. Les soupçons de conversion au chiisme duodécimain visent surtout son adhésion supposée à l’école jaroudite, le courant zaydite le plus proche du duodécimain.

L’empreinte iranienne s’est néanmoins accentuée avec la guerre. Achoura, la Journée d’Al-Qods et l’Aïd al-Ghadir, devenu jour férié avec rassemblements obligatoires, se sont imposés dans les zones contrôlées par les Houthis. Une partie des cadres intermédiaires aurait même adopté le chiisme duodécimain, selon le Sanaa Center.

Qui décide de la guerre?

La guerre déclenchée contre l’Iran fin février a mis ces différences à l’épreuve. Le Hezbollah est entré dans le conflit le 2 mars. En Irak, Abou Talib al-Saidi, responsable de Kataib Hezbollah, avait reconnu en janvier que sa milice était restée à l’écart de la guerre de juin 2025 sur ordre d’Ali Khamenei, note le Long War Journal de la Foundation for Defense of Democracies (FDD).

Les Houthis n’ont tiré leur premier missile sur Israël que le 28 mars. Pour le Washington Institute, ce délai traduisait un débat interne entre radicaux et pragmatiques. Selon le think tank, la décision se prenait à Sanaa, et revenait à Abdelmalek al-Houthi.

Les moyens de l’autonomie

Les Houthis contrôlent les institutions de Sanaa et l’essentiel des recettes fiscales, tandis que leur dépendance envers l’Iran porte surtout sur les armes, l’entraînement et la planification, note le Sanaa Center. Le Groupe d’experts de l’ONU sur le Yémen estimait leurs ressources à au moins 1,62 milliard de dollars par an en 2017. Le Washington Institute relève aussi leurs achats de composants chinois et leurs filières de contrebande dans la Corne de l’Afrique.

Cette assise leur a longtemps offert une porte de sortie. L’offre saoudienne de 2023 prévoyait une prise de distance avec Téhéran en échange du soutien de Riyad, rappelle le Sanaa Center. Elle s’est refermée en juillet, lorsque les Houthis ont décrété un blocus de la navigation saoudienne en réponse au blocus des ports yéménites par Riyad. Mi-septembre à Mascate, leurs représentants ont assuré à des responsables américains qu’ils ne viseraient pas les navires des États-Unis, ni, selon une source yéménite citée par Reuters, les navires israéliens ou commerciaux autres que saoudiens.

Une autonomie sous influence

Le poids iranien n’en reste pas moins considérable. Le Washington Institute décrit un Conseil du jihad houthi qui centralise les décisions militaires selon un mécanisme adapté du Hezbollah, avec l’appui des Gardiens de la révolution islamique. D’après des informations de Reuters reprises par le CFR, ces derniers auraient conseillé les Houthis lors de leur campagne en mer Rouge. Le Sanaa Center souligne que l’aide iranienne comprend la formation nécessaire pour fabriquer des armes sur place, ce qui permet au mouvement de reconstituer ses stocks après chaque série de frappes.

Les Houthis tiennent donc une place singulière dans le réseau iranien. Téhéran les équipe et les forme, mais n’a pas le dernier mot.