En politique, les erreurs sont de plusieurs ordres. Il y a celles dont on paie le prix avant de les oublier, celles sur lesquelles il est possible de renégocier, et puis il y a une troisième catégorie, à savoir les irréparables. Celles-ci ne peuvent être corrigées, parce qu’elles modifient la nature même de l’affrontement. Ce que «l’axe de la résistance» a fait ces derniers mois relève précisément de cette troisième catégorie.
Le seul front de cet axe qui demeure actif est désormais dirigé contre Riyad, et non contre Tel-Aviv. Le 10 octobre, douze personnes ont péri dans les deux terminaux de l’aéroport international du roi Khaled, parmi lesquelles un Palestinien, un Syrien, un Soudanais et un Égyptien. Il s’agit d’un basculement dans l’identité de l’ennemi, et non d’une simple évolution géographique du conflit. C’est là que le problème commence.
En effet, l’hostilité envers Israël, aussi profonde soit-elle, demeure une hostilité politique que l’on sait gérer. On se fait la guerre, puis on conclut des trêves; les belligérants finissent par s’asseoir à la table des négociations, à Rome ou à Washington. C’est au fond le cours habituel des conflits. En revanche, bombarder le royaume saoudien ne revient pas à perdre une simple carte à négocier, mais à compromettre une place dans l’imaginaire arabe et musulman. Or cette place n’appartient pas à un gouvernement qui pourrait signer un accord pour la restituer. Elle est ancrée dans les consciences, portée par les tribunes et les peuples. Il a suffi d’une accusation de frappe à proximité de La Mecque — pourtant démentie par les Houthis et non corroborée par les faits — pour mobiliser l’Organisation de la coopération islamique et provoquer une intervention personnelle du roi Salmane. Ce qui se brise sur ce plan-là ne se répare pas par un simple cessez-le-feu.
Plus préoccupant encore, cette bévue a donné naissance à une structure pérenne appelée à survivre la fin des combats. Depuis sa signature en août, l’accord de défense commune de La Mecque était resté lettre morte, jusqu’à son activation, pour la première fois, le 5 octobre. La Turquie et le Pakistan se sont ainsi engagés publiquement à défendre la sécurité du Golfe. Bien qu’aucun déploiement concret, effectif ou commandement n’ait été officialisé, le principe est désormais acté. Or, en matière de sécurité régionale, une fois consacré, un tel principe crée une réalité stratégique difficile à défaire. Ainsi, le seul acquis irréversible de cet axe cette année aura été d’ériger de ses propres mains l'alliance destinée à lui faire contrepoids.
Dès lors une question s’impose: les décideurs de cet axe ont-ils mesuré la portée de leur action? Tout porte à croire qu’ils en ont conscience puisqu’ils s’en défendent. Téhéran, qui avait frappé directement le royaume saoudien en février dernier, soutient aujourd’hui par la voix de son président que l’Iran n’est pas en guerre contre l’Arabie saoudite et que les Houthis gèrent leurs propres affaires. Les factions irakiennes ont de leur côté nié toute implication dans l’attaque de l’oléoduc, qualifiant un tel acte de «méfait qu’elles ne revendiquent pas». Le porte-parole houthi lui-même a exclu les espaces aériens de La Mecque et de Médine de ses opérations, une exception qui sonne comme l’aveu préalable d’un coût politique insoutenable. Quant au Hezbollah, pourtant le vétéran de l’axe, aucune position officielle n’a filtré sur ce conflit. Nul ne souhaite apposer sa signature au bas de cet acte, tous continuent de l’alimenter.
C'est précisément là que cette situation nous touche de plein fouet. L’argument premier qui justifiait le maintien d’armes hors du contrôle de l’État reposait sur leur rôle dissuasif, censé être manié par des esprits avisés sachant en mesurer les conséquences. Ce qui se déroule dans le Golfe démontre exactement l’inverse: des armes qui agissent en marge des calculs de leurs propres parrains, entraînant leur camp dans un face-à-face périlleux avec ceux-là mêmes qui auraient pu financer la reconstruction de leurs foyers. Quiconque compte sur l’aide financière du Golfe pour relever la banlieue sud de Beyrouth de ses ruines n’a pas le luxe de garder le silence face à une guerre menée contre les aéroports des bailleurs potentiels.
Une erreur ne peut être pardonnée que si son auteur est encore en mesure de s’en excuser. Mais, perdre toute crédibilité politique tout en s’accrochant à ses armes… cela ne relève plus d’une simple erreur de calcul. C’est se renier.