La contre-offensive des forces gouvernementales yéménites internationalement reconnues, soutenues par l’aviation saoudienne, aurait permis de premières avancées dans la région du détroit de Bab el-Mandeb. Baptisée «Aube du Yémen», cette campagne militaire, annoncée le 4 octobre par Rachad al-Alimi, président du Conseil de direction présidentiel, vise à reprendre les territoires perdus face aux Houthis et à rétablir l’autorité de l’État, notamment dans la ville de Mokha et des accès stratégiques à la mer Rouge. Si les avancées annoncées se confirment, elles pourraient modifier le rapport de force dans une zone dont l’importance dépasse largement les frontières yéménites.
Soutenus par l’Iran, les Houthis disposent de capacités balistiques, de drones et de moyens de guerre asymétrique leur permettant de menacer aussi bien leurs adversaires régionaux que les routes commerciales internationales. Dans le contexte de la confrontation entre Israël, les États-Unis et Téhéran, la sécurité des voies maritimes est devenue un enjeu majeur, notamment après les perturbations autour du détroit d’Ormuz et leurs répercussions sur les approvisionnements énergétiques et l’économie mondiale.
Pour Riyad, l’enjeu est double: empêcher les Houthis de consolider leur emprise sur Bab el-Mandeb et protéger le territoire saoudien contre les attaques de missiles et de drones.
De la mer Rouge à la Corne de l’Afrique : les enjeux d’un nouvel équilibre
La crise concerne également Israël. Situé sur le golfe d’Aqaba, le port d’Eilat constitue un débouché vers la mer Rouge et les marchés asiatiques. Les attaques houthies et les perturbations de la navigation ont lourdement affecté son activité.
La sécurité de Bab el-Mandeb ne peut donc être dissociée de celle du golfe d’Aqaba, ni des équilibres qui se dessinent sur les deux rives de la mer Rouge. Jusqu’à la Corne de l’Afrique, les rivalités autour des ports, des accès maritimes et des partenariats diplomatiques prennent une importance croissante.
Cette géographie devrait pourtant favoriser une convergence d’intérêts. La protection des routes commerciales, la sécurisation des ports et la surveillance des menaces balistiques concernent simultanément Israël, les monarchies du Golfe et plusieurs puissances occidentales.
L’axe saoudo-turco-pakistanais à l’épreuve
Face à l’intensification des menaces, Riyad s’appuie sur un rapprochement militaire avec la Turquie et le Pakistan. Cette coopération réunit des capacités complémentaires : les ressources financières et militaires saoudiennes, l’industrie de défense et les compétences technologiques turques, ainsi que la puissance militaire et nucléaire pakistanaise. Pour l’Arabie saoudite, cette diversification des partenariats répond à une nécessité stratégique : renforcer sa capacité de dissuasion et réduire sa dépendance à l’égard d’un seul allié.
Toutefois, la crise yéménite met en lumière les limites opérationnelles de ce rapprochement. Un partenariat politique et militaire ne garantit pas automatiquement une participation commune à une guerre offensive. Ankara doit tenir compte de ses propres intérêts régionaux, tandis qu’Islamabad cherche à préserver ses relations avec les puissances du Golfe sans compromettre sa position dans un conflit plus large impliquant l’Iran.
Riyad peut donc espérer un soutien accru en matière de défense, de renseignement et de technologie militaire, sans pour autant disposer d’une coalition prête à mener les opérations nécessaires à une victoire durable contre les Houthis. Cette distinction est essentielle : la solidité d’une alliance ne se mesure pas seulement à ses déclarations, mais à sa capacité à coordonner des réponses concrètes face à une menace commune.
Washington et la question d’une architecture régionale plus inclusive
L’attitude américaine constitue un autre facteur déterminant. Engagés dans une confrontation avec l’Iran, les États-Unis doivent arbitrer entre plusieurs priorités militaires et stratégiques. Washington peut soutenir le droit de son allié saoudien à se défendre et contribuer à la coordination sécuritaire, sans pour autant garantir une intervention offensive de grande ampleur au Yémen. Une meilleure convergence entre les partenaires régionaux pourrait néanmoins faciliter une coordination plus étroite avec les États-Unis.
Pour Riyad, l’enjeu est de renforcer ses garanties de sécurité tout en diversifiant ses alliances. Le rapprochement avec Ankara et Islamabad répond à cette ambition, mais pourrait être complété par une coopération régionale plus large, dans l’esprit des accords d’Abraham. L’Arabie saoudite devra ainsi trouver un équilibre entre le renforcement de partenariats dont la portée reste limitée par les divergences entre leurs membres et une approche plus inclusive, associant davantage les acteurs déjà engagés dans cette dynamique, à l’image des Émirats arabes unis.
Les accords d’Abraham, initiés en 2020, ne se limitent pas à l’établissement de relations diplomatiques. Ils offrent un cadre potentiel de coopération économique, technologique et sécuritaire entre des États confrontés à des défis communs, tout en ouvrant des perspectives de normalisation et de paix entre Israël et les pays arabes. Dans la région de la mer Rouge, cette dynamique pourrait notamment favoriser une meilleure coordination du renseignement, de la défense antimissile et de la protection de la navigation.
Le Soudan illustre à cet égard les possibilités, mais aussi les difficultés, de la mise en place d’une architecture régionale de sécurité. Le processus de normalisation engagé avec Israël en 2020 avait ouvert une perspective de rapprochement, restée inachevée depuis le déclenchement de la guerre en 2023. Une stabilisation du pays pourrait permettre de relancer le dialogue, tandis que l’Arabie saoudite pourrait jouer un rôle dans cette dynamique, en facilitant les échanges et en explorant de nouvelles formes de coopération autour de la mer Rouge, en fonction des priorités des autorités soudanaises et de l’évolution du contexte régional.
Au-delà de la contre-offensive, un choix stratégique
L’opération « Aube du Yémen » pourrait modifier le rapport de force autour de Bab el-Mandeb. Mais, la reprise de positions stratégiques ne signifie pas nécessairement la neutralisation durable des Houthis, dont les capacités de guérilla et les moyens de frappe à distance leur permettent de prolonger un conflit coûteux. Le Yémen représente depuis longtemps un défi pour les dirigeants saoudiens, qui ont multiplié les interventions sans parvenir à imposer une solution politique et sécuritaire définitive.
Dans une région où la sécurité d’Eilat est également liée à celle de Bab el-Mandeb, la crise yéménite ne peut plus être considérée comme un conflit isolé. Elle souligne les difficultés à protéger des intérêts interdépendants dans un contexte marqué par la pluralité des alliances et des priorités nationales. La question est désormais de savoir dans quelle mesure les puissances régionales pourront développer des mécanismes de sécurité communs pour répondre aux enjeux maritimes, économiques et stratégiques qu’elles partagent, notamment face aux menaces de l’Iran et de ses proxys dans la région.