Les législatives palestiniennes, prévues le 28 novembre, sont reportées de plusieurs mois. Le vice-président palestinien Hussein el-Cheikh en a informé la France en invoquant la détérioration de la situation, rapporte Reuters. Cette décision fait suite à des réunions des factions palestiniennes au Caire, sous médiation égyptienne.
Ce vote aurait été le premier scrutin législatif en deux décennies. Le président palestinien Mahmoud Abbas l’avait convoqué en juillet sous la pression des États-Unis, de l’Union européenne et des pays arabes, qui réclament depuis la guerre de Gaza une réforme de l’Autorité palestinienne.
Mais pourquoi les élections palestiniennes sont-elles toujours remises aux calendes grecques?
Le spectre de 2006
Les dernières législatives, en janvier 2006, s’étaient tenues à l’instigation du président américain George W. Bush, rappelle le European Council on Foreign Relations (ECFR). Le Hamas y avait remporté 74 des 132 sièges, contre 45 pour le Fatah, note le United States Institute of Peace (USIP). Dans une analyse publiée en 2010 par le Carnegie Endowment for International Peace, l’écrivain palestinien Omran Risheq attribuait cette défaite à la dispersion des voix du Fatah, qui alignait plusieurs candidats face à un candidat unique du Hamas.
Le Quartette pour le Proche-Orient, emmené par Washington, avait ensuite boycotté le gouvernement du Hamas, souligne l’ECFR. En 2007, le mouvement islamiste prenait Gaza par la force. Le Conseil législatif ne s’est plus réuni depuis, selon l’AFP, et Abbas l’a dissous en 2018. Élu en 2005 pour quatre ans, le président, aujourd’hui âgé de 90 ans, a vu son mandat prolongé en 2009 par le comité exécutif de l’OLP.
Des annulations à répétition
En 2010, l’Autorité palestinienne avait annulé les municipales sept heures avant la clôture des listes, au nom d’une possible réconciliation avec le Hamas. Omran Risheq y voyait surtout le reflet des déchirements du Fatah.
En 2021, Abbas avait invoqué le refus israélien d’organiser le vote à Jérusalem-Est pour annuler législatives et présidentielle. L’International Crisis Group (ICG) relevait que cet argument masquait d’autres dynamiques, dont l’éclatement du Fatah en trois blocs. Le prisonnier Marwan Barghouti et Nasser al-Qudwa, neveu de Yasser Arafat, avaient formé une liste concurrente, comme l’ancien chef sécuritaire Mohammed Dahlan. Dans l’hypothèse d’une liste Barghouti, le Palestinian Center for Policy and Survey Research (PCPSR), basé à Ramallah, plaçait la liste officielle du Fatah à 24%, derrière le Hamas à 27%.
Les pressions venaient aussi de l’extérieur. Selon le Carnegie Endowment, les chefs des renseignements égyptien et jordanien, Abbas Kamel et Ahmad Hosni, avaient tenté de dissuader Abbas d’aller aux urnes. Israël aurait menacé, toujours selon le think tank, de suspendre ses transferts de fonds et la coordination sécuritaire en cas de victoire du Hamas.
Une équation inchangée
Dans son sondage d’août, le PCPSR crédite Marwan Barghouti de 54% des intentions de vote dans une hypothétique présidentielle. Le chef du Hamas, Khalil al-Hayya, obtient 26% et Mahmoud Abbas 14%. Près de huit sondés sur dix réclament la démission du président. Selon Ynet, des efforts sont en cours pour former une liste conduite par Barghouti.
La succession brouille encore le jeu. D’après Ghaith al-Omari, ancien conseiller de l’Autorité palestinienne, l’élection interne du Fatah en mai a offert un poste de direction au fils d’Abbas, ce qui a alimenté des accusations de népotisme. Plusieurs rivaux du président y ont aussi obtenu de bons résultats. Ses propos figurent dans le compte rendu d’un forum du Washington Institute.
Des factions plus fortes que les institutions
Pour Ibrahim Dalalsha, directeur du Horizon Center de Ramallah, les réformes engagées depuis 1996 ont toutes laissé de côté la séparation entre les factions du mouvement national et les institutions nées des accords d’Oslo. Le gouvernement de l’Autorité palestinienne ne décide pas de la date des élections, et ses ministres l’apprennent par la presse, affirme-t-il selon le même compte rendu.
Le report en cours l’illustre. Jibril Rajoub, secrétaire général du comité central du Fatah, a expliqué à la chaîne Al-Sharq que le dialogue visait à rebâtir le système politique autour du principe «une seule autorité, une seule loi, une seule arme légitime». Une nouvelle date ne serait fixée qu’à l’issue d’un accord national plus large. Selon Ghaith al-Omari, l’engagement envers la charte de l’OLP exigé des listes exclut de fait le Hamas. Sur le plan logistique, Israël refuse l’accès des agents électoraux à Gaza et à Jérusalem-Est, selon l’agence palestinienne Wafa, citée par The Times of Israel.
Ancienne cheffe de l’unité de recherche du Shin Bet, Neomi Neumann attribue au gouvernement israélien une politique idéologique d’affaiblissement de l’Autorité palestinienne, selon le compte rendu du Washington Institute. Reste la réaction des bailleurs de fonds, dont la pression avait poussé Abbas à convoquer le scrutin, souligne Ynet. En 2010, Omran Risheq jugeait difficile, voire impossible, d’organiser des législatives ou une présidentielle dans un avenir prévisible. Qui aurait cru que le pronostic serait toujours le même seize ans plus tard?