Après de longs mois de sécheresse, les premières pluies libèrent du sol une odeur terreuse et minérale: le pétrichor. Ce parfum particulier est à la croisée d’un phénomène scientifique, d’une histoire linguistique presque mythologique et du pouvoir singulier des odeurs de réveiller nos émotions et nos souvenirs.

Qui d’entre nous peut évoquer cette odeur caractéristique des premières pluies sans éprouver une émotion difficile à définir? Une senteur terreuse et minérale qui rafraîchit l’air après de longs mois de chaleur et de sécheresse. C’est le pétrichor. Sur un sol encore chaud, la pluie paraît alors réveiller la terre, mais aussi quelque chose en nous: le souvenir d’un lieu ou d’un instant que l’on croyait oublié.

D’où viennent ce mot et cette odeur si particulière? Et pourquoi agit-elle avec une telle force sur nos émotions et notre mémoire?

Le «sang des dieux» au cœur de la pierre

Le mot anglais petrichor est créé en 1965 par deux scientifiques australiens, la chimiste Isabel Joy Bear et le minéralogiste Roderick G. Thomas. Dans une étude publiée dans la revue Nature, ils cherchent à expliquer l’odeur caractéristique qui se dégage de certains sols après la pluie.

Pour la nommer, ils associent deux éléments grecs: petra ou petros, «pierre», et ikhôr, le fluide qui coulait dans les veines des dieux à la place du sang humain. Le pétrichor serait ainsi, littéralement, le «sang de la pierre». Emprunté à l’anglais, le terme s’est ensuite diffusé en français, où ce nom masculin se prononce «pé-tri-kor».

Bien avant son entrée dans le vocabulaire scientifique, l’odeur de la terre après la pluie avait déjà inspiré une formulation presque mythologique. Dans son Histoire naturelle, Pline l’Ancien écrivait: «Quand, après une sécheresse continue, la pluie a humecté la terre, alors elle exhale cette haleine divine qui est à elle.»

Cette «haleine divine» semble annoncer, près de deux millénaires avant la création du mot, l’ikhôr des dieux choisi par Bear et Thomas.

Quand les gouttes libèrent le parfum du sol

Même si on parle d’«odeur de pluie», l’eau qui tombe du ciel est presque inodore. Le parfum apparaît lorsqu’elle rencontre une terre sèche où se sont accumulés différents composés.

Certaines plantes libèrent des substances huileuses qui se déposent sur les feuilles, les pierres et les sols poreux. Elles s’y concentrent pendant les périodes de chaleur et de sécheresse. À ces substances végétales s’ajoute la géosmine, un composé organique volatil produit par des micro-organismes présents dans le sol, notamment certaines actinobactéries. Son nom, formé à partir du grec gê, «terre», et osmê, «odeur», signifie littéralement «odeur de terre». C’est elle qui donne au pétrichor sa tonalité terreuse et légèrement musquée.

Lorsque les premières gouttes frappent une surface poreuse, elles emprisonnent de minuscules bulles d’air. Celles-ci remontent à l’intérieur des gouttes, puis éclatent à leur surface en libérant des particules microscopiques. Ces aérosols emportent les molécules odorantes que le vent disperse ensuite dans l’air. Des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology ont filmé ce mécanisme en 2015 à l’aide de caméras à grande vitesse.

Le pétrichor est souvent plus perceptible sous une pluie légère ou modérée que sous une averse violente. Les premières gouttes produisent davantage d’aérosols sur une terre encore poreuse, tandis qu’une pluie abondante emporte rapidement les substances odorantes. Le parfum le plus intense naît donc dans ce bref intervalle où l’eau rencontre une terre encore chaude et sèche.

Quand une odeur fait remonter le passé

Si le pétrichor nous touche avec une telle intensité, c’est aussi parce que l’odorat entretient avec les émotions et la mémoire des liens particulièrement étroits. Le phénomène rappelle la célèbre madeleine de Marcel Proust, dont la saveur mêlée à l’odeur du thé restitue brusquement le monde de son enfance.

Les molécules odorantes captées dans le nez transmettent un signal au bulbe olfactif, situé à la base du cerveau. De là, l’information atteint l’amygdale et l’hippocampe, deux régions impliquées respectivement dans les émotions et la mémoire. L’amygdale participe à l’évaluation affective d’une odeur – agréable, inquiétante ou familière –, tandis que l’hippocampe intervient dans la formation et la réactivation des souvenirs.  

Cette proximité anatomique entre les voies olfactives et celles de l’expérience émotionnelle contribue à expliquer pourquoi une senteur peut provoquer une émotion ou un souvenir avant même que nous ayons identifié sa source.

La puissance de ces liens apparaît plus nettement encore lorsque l’odorat disparaît. Avec l’anosmie, l’accès au monde affectif et aux souvenirs associés aux odeurs risque de se refermer. Dans Le Retour, André Fribourg prête cette plainte à un soldat privé de l’odorat pendant la Première Guerre mondiale:

«En respirant le sol mouillé par l’averse, un seul souvenir se reflète en moi, le souvenir d’une joie qui m’est désormais interdite.»