Le maire d'Izmir, troisième ville de Turquie et bastion de l'opposition, a fait défection mercredi pour rejoindre le parti au pouvoir, l'AKP, une importante victoire symbolique pour le président turc Recep Tayyip Erdogan.

La décision du maire Cemil Tugay de rejoindre le Parti de la justice et du développement (AKP, islamo-conservateur) a été annoncée par M. Erdogan lors d'une réunion du groupe parlementaire à Ankara, où il l'a accueilli dans une ambiance quasi festive, retransmise en direct à la télévision.

«Je souhaite la bienvenue au maire d'Izmir, Cemil Tugay, qui rejoint aujourd'hui la famille de l'AKP», a déclaré M. Erdogan.

«Nous nous mettons en route pour remettre Izmir sur pied, résoudre ses problèmes et la reconstruire presque entièrement», a affirmé à son tour Cemil Tugay.

La prise de contrôle de la mairie d'Izmir, bastion laïc sur la côte égéenne de la Turquie gouverné depuis 27 ans par les sociaux-démocrates de l'opposition, constitue un coup politique majeur pour Erdogan.

Mais bien qu'elle contribue à étendre l'influence de l'AKP à Izmir, elle ne signifie pas que ce parti dispose d'une majorité au sein du conseil municipal métropolitain de la ville, qui reste dominé par l'opposition.

Cette défection intervient alors que l'opposition turque affronte une répression de plus en plus intense, avec nombre d'arrestations et de procès que les observateurs jugent politiquement motivés, visant ses maires et élus.

Cette vague de répression a suivi la victoire éclatante du principal parti d'opposition de l'époque, le CHP (Parti républicain du peuple), aux élections municipales de mars 2024, infligeant une lourde défaite à l'AKP et portant un coup dur à M. Erdogan.

Depuis, l'opposition turque fait face à une campagne d'intimidation grandissante qui a entraîné l'arrestation de six maires de province, dont le maire d'Istanbul Ekrem Imamoglu, ainsi que de 29 maires de district, dont 13 à Istanbul.

Parallèlement aux procès, on observe un nombre croissant de défections, au moins 17 maires de l'opposition ayant rejoint l'AKP avant la défection de M. Tugay.

«Sa femme devrait le quitter»

La décision de M. Tugay est intervenue après des semaines de rumeurs concernant son intention de changer de parti.

M. Tugay a été élu maire en mars 2024 avec 48,97 % des voix, soit près de 1,3 millions de votes dans la troisième ville de Turquie, qui compte près de 4,5 millions d'habitants.

Mais en juin, il a démissionné du parti à la suite d'une décision de justice controversée qui a plongé le CHP dans la crise et entraîné l'éviction de son chef, Özgür Özel, qui a fondé le Yeni Parti (Nouveau Parti), aujourd'hui principale formation d'opposition en Turquie.

Malgré son départ, M. Tugay n'a pas suivi M. Özel, affirmant vouloir rester indépendant. Des rumeurs ont circulé durant l'été, laissant entendre qu'il envisageait de rejoindre l'AKP, ce qu'il avait toujours nié.

«Si j'étais à la place de sa mère, je n'oserais plus me montrer en public. Sa femme devrait le quitter», a réagi Kadir Ozturk, retraité et habitant d'Izmir.

«Je suis ravi car sous le CHP, Izmir a considérablement régressé. Il n'y avait aucun investissement», a de son côté affirmé Mert, chauffeur de taxi.

Défection par «peur»

Selon l'analyste politique Berk Esen, la défection de M. Tugay correspond à «la poursuite de la stratégie de l'AKP visant à surmonter sa lourde défaite aux élections locales de 2024 par la force et la répression».

Les maires d'opposition ne changent pas de camp parce qu'ils ont changé d'idéologie, beaucoup le font «par peur», a-t-il déclaré à l'AFP.

«Dans un contexte de répression judiciaire croissante, qui dure depuis près de deux ans, certains maires d'opposition ont décidé de changer de camp. Et Cemil Tugay en est un exemple flagrant», a-t-il ajouté.

Plus d'une centaine de personnes se sont réunies mardi soir à Izmir pour protester contre la défection du maire. Une nouvelle manifestation est prévue mercredi soir, mais la police a fermé l'accès à plusieurs places du centre-ville, selon des journalistes de l'AFP sur place.

S'exprimant mardi lors d'une réunion du Yeni Parti au parlement, M. Özel a dénoncé la campagne de pression, de menaces et de chantage dont sont victimes les élus d'Izmir.

«Ceux qui n'ont pas cédé à ces pressions, quitte à être en prison, et qui n'ont pas trahi leurs amis et leur parti, sont nos frères jusqu'à la mort. Ceux qui nous ont vendus et sont partis sont des traîtres. Et ceux qui les ont achetés sont des voleurs de la volonté nationale», a-t-il déclaré.

AFP