Sur les rives du Litani, dans le sud du Liban, un haut responsable du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) s’affichait. Hossein Yekta, responsable iranien engagé dans le recrutement et l’endoctrinement idéologique, a transformé, le 1ᵉʳ octobre dernier, le territoire libanais en théâtre d’une démonstration de force iranienne. Une scène d’autant plus lourde de sens qu’elle s’est déroulée sans réaction publique à la hauteur de l’enjeu de la part des autorités libanaises, alors même que le gouvernement affirme vouloir rétablir la souveraineté de l’État.  

Après avoir fait ses ablutions dans les eaux du fleuve, Yekta a livré un message ouvertement tourné vers le conflit avec Israël. Évoquant l’avancée des Iraniens vers Kerbala après la chute de Saddam Hussein, il a affirmé que le parcours engagé face à Israël se terminerait, selon lui, par une prière à Jérusalem. Une déclaration qui ramène directement sa présence au Liban à la confrontation avec Israël et au rôle que l’Iran entend continuer à jouer dans la région.

Yekta ne serait par ailleurs pas arrivé seul. Il faisait partie d’une délégation iranienne comprenant notamment le religieux ultraconservateur Alireza Panahian ainsi que plusieurs personnalités issues des milieux médiatique et religieux. Présentée dans les médias iraniens comme une visite destinée à manifester la solidarité de l’Iran avec le Hezbollah, cette délégation aurait également eu, selon des sources citées par le média émirati Erm News, une mission de remobilisation idéologique au sein de la milice, parallèlement à des efforts présumés de réorganisation de ses structures.

Le choix très politique du Litani

Hossein Yekta a opté pour le Litani pour se mettre en scène et faire de ses ablutions un acte de défi adressé à Israël. Un choix qui prend tout son sens lorsque l’on sait que l’État hébreu considère le fleuve comme un point stratégique face à la menace venue du Hezbollah au Liban. Le retrait de la formation pro-iranienne au nord du Litani a d’ailleurs été au centre des arrangements sécuritaires négociés ces dernières années. Pour le Hezbollah, à l’inverse, le Sud reste le principal espace de confrontation avec Israël et un territoire essentiel à son discours de «résistance». Pour l’État libanais, enfin, le Litani renvoie directement à sa capacité à déployer son armée et à faire respecter son autorité sur une zone où la présence militaire de la milice reste un enjeu majeur.

Dans ce contexte, la présence d’un responsable du CGRI sur les rives du fleuve vient prouver, une fois de plus, que Téhéran continue d’exercer son influence au Liban, d’autant plus que le CGRI est déjà impliqué dans la reconstruction des capacités du Hezbollah après les lourdes pertes qui lui ont été infligées depuis le début de la guerre. On rappelle, à cet égard, qu’au lendemain du cessez-le-feu du 27 novembre 2024, des officiers iraniens avaient été envoyés au Liban, pour former des combattants, superviser le réarmement et revoir l’organisation des unités. Le modèle privilégié serait désormais, selon une source bien informée et consultée par Ici Beyrouth, moins dépendant d’un commandement central et davantage fondé sur des groupes plus autonomes, afin de limiter les conséquences d’éventuelles frappes visant les cadres dirigeants.

«Cette évolution ne signifie pas pour autant que le Hezbollah abandonne sa structure politique ou son commandement central. Elle traduit plutôt une adaptation de son organisation militaire aux pertes subies et aux méthodes employées par Israël», poursuit-on de source susmentionnée. Et d’ajouter que «cette décentralisation permet notamment aux unités opérant dans le Sud de prendre davantage de décisions sur le terrain et complique les efforts visant à perturber le commandement de la milice en éliminant ses responsables».

Et le gouvernement libanais dans tout ça?

Revenons au 5 mars 2026, lorsque le gouvernement décide de rétablir l’obligation de visa pour les ressortissants iraniens et demande aux administrations et services concernés de vérifier la présence éventuelle de membres du CGRI au Liban, d’empêcher leurs activités sécuritaires ou militaires et, le cas échéant, de procéder à leur arrestation en vue de leur expulsion par les voies judiciaires.

Sept mois plus tard, la présence publique de Hossein Yekta au Liban-Sud pose forcément quelques questions. Sous quel statut est-il entré au Liban? Les services compétents connaissaient-ils son identité et ses fonctions? Qui a organisé ou autorisé le déplacement de la délégation jusqu’aux rives du Litani?

Autrement dit, si les décisions prises en mars sont bel et bien en vigueur, encore faut-il le démontrer. Aujourd’hui, l’inaction et le silence du gouvernement face à une telle séquence ne font qu’entretenir le doute sur sa capacité à faire respecter ses propres décisions.