En remplaçant fake news par artificial news, Donald Trump remet en jeu les frontières entre le faux, le factice et le fabriqué. Mais une information produite artificiellement est-elle nécessairement mensongère? Décryptage d’un glissement lexical qui brouille les différentes formes du désordre informationnel.

Donald Trump retire l’«artificiel» à l’intelligence pour l’accoler à l’information. Devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 22 septembre, le président américain avait annoncé sa volonté de remplacer l’expression artificial intelligence par super intelligence. Selon lui, le mot artificial laisse entendre que cette technologie serait «fausse», alors qu’il la juge «supérieure», voire «suprême».

Une semaine plus tard, le 29 septembre, lors de l’annonce officialisant cette nouvelle terminologie, Donald Trump reprend précisément l’adjectif qu’il vient d’écarter. Comparant l’«intelligence artificielle» aux médias qu’il attaque régulièrement, il déclare vouloir abandonner sa formule emblématique fake news: «Désormais, je vais les appeler artificial news.»

Mais artificial est-il vraiment synonyme de fake? Une information artificielle est-elle nécessairement fausse? Et où cette expression se situe-t-elle dans le nuancier du désordre informationnel?

Du fake à l’artificiel

Les deux adjectifs se croisent, mais ne se confondent pas. En français, faux est issu du latin falsus, participe passé de fallere, «tromper». En anglais, fake, d’origine incertaine, est d’abord attesté dans l’argot criminel britannique, associé à la contrefaçon, à la falsification et à la fraude.

Dans son usage moderne, fake qualifie ce qui n’est ni vrai, ni réel, ni authentique, ou ce qui imite une réalité. Dans l’expression fake news, attestée dès la fin du XIXᵉ siècle, il désigne un contenu journalistique délibérément trompeur.

Artificial suit une autre trajectoire. Issu du latin artificialis, lui-même formé à partir d’artificium, «art», «savoir-faire» ou «ouvrage», il désigne d’abord ce qui est produit par l’intervention humaine plutôt que par la nature. Une lumière artificielle n’est pas une fausse lumière: elle provient d’un dispositif. Un lac artificiel contient une eau bien réelle, mais son existence résulte de l’action humaine.

Le mot possède cependant, en anglais comme en français, des sens péjoratifs. Il peut qualifier ce qui est factice, imité, affecté ou dépourvu de spontanéité: un sourire artificiel, des larmes artificielles, un comportement artificiel. C’est dans cette zone sémantique que les deux adjectifs se rapprochent. Tous deux peuvent désigner ce qui imite le réel ou ne correspond pas à ce qu’il prétend être. Mais fake ou faux met principalement en cause l’authenticité ou la véracité, tandis qu’artificiel renvoie plutôt à une origine non naturelle ou un mode de fabrication.

Appliquée à l’information, l’expression artificial news demeure donc équivoque. Elle peut évoquer une nouvelle fabriquée de toutes pièces, un contenu produit par une intelligence artificielle ou, plus largement, une information construite, mise en scène ou jugée factice. Or toute information journalistique est, en un sens, fabriquée: elle suppose de sélectionner les faits, de les vérifier, de les hiérarchiser et de les mettre en forme. Cette élaboration ne la rend ni fausse ni trompeuse.

Le nuancier du désordre informationnel

L’expression fake news, courte et frappante, rassemble sous une même étiquette des phénomènes pourtant très différents. En français, la Commission d’enrichissement de la langue française recommande depuis 2018 les termes information fallacieuse ou infox, mot-valise formé à partir d’information et d’intoxication. Ceux-ci désignent une information mensongère ou délibérément biaisée, diffusée notamment pour influencer l’opinion ou nuire à une personne, une organisation ou une vérité établie.

Le cadre technique qui décrit la déformation de l’information distingue généralement la mésinformation, la désinformation et la malinformation, selon deux critères essentiels: la véracité du contenu et l’intention de celui qui le diffuse.

La mésinformation désigne une information fausse ou trompeuse partagée sans volonté de tromper. Il peut s’agir d’une erreur journalistique, d’un contenu ancien pris pour une actualité, d’une donnée mal comprise ou d’une rumeur relayée par une personne convaincue de sa véracité.

La désinformation suppose, au contraire, une intention. Son auteur sait que le contenu est faux, biaisé ou manipulé et le diffuse pour tromper, influencer, obtenir un avantage ou causer un préjudice. Elle peut prendre la forme d’un récit entièrement inventé, mais aussi combiner des éléments authentiques avec des omissions, des déformations ou des informations fabriquées. C’est pourquoi la simple expression fausse nouvelle est parfois trop restrictive: la désinformation contient souvent une part de vérité.

La malinformation, enfin, repose sur des informations authentiques utilisées dans l’intention de nuire. La divulgation de données privées, la publication d’images intimes ou la remise en circulation d’un contenu réel hors de son contexte peuvent relever de cette catégorie. Ici, le problème ne réside pas dans la fausseté du matériau, mais dans son exploitation malveillante.

Dans cette classification, le mot faux peut s’appliquer à la mésinformation comme à la désinformation, sans permettre de les différencier: seule l’intention du diffuseur les sépare.

Le terme artificiel est encore plus flou. S’il renvoie à un contenu intégralement fabriqué, il peut désigner une forme de désinformation. S’il qualifie une image, une voix ou un texte généré par intelligence artificielle, il décrit uniquement une technique de production. Un contenu généré par IA peut être exact, satirique, trompeur ou mensonger: son origine artificielle ne dit rien, à elle seule, de sa véracité ni de l’intention qui préside à sa diffusion.

Inversement, une information fausse n’est pas nécessairement artificielle au sens technologique. Une photographie authentique accompagnée d’une fausse légende, une ancienne vidéo présentée comme récente ou une déclaration réelle privée de son contexte peuvent tromper sans avoir été générées par une machine.

Un mot pour disqualifier plus que pour définir

Le passage de fake news à artificial news ne clarifie donc pas le vocabulaire de l’information. Il le brouille davantage, car artificial peut suggérer à la fois le faux, le factice, le fabriqué, le manipulé ainsi qu’un contenu généré par intelligence artificielle.

En une semaine, Donald Trump aura ainsi fait voyager le même adjectif entre deux univers. Retiré à l’intelligence parce qu’il semblait la rabaisser, artificial est transféré à l’information pour mieux la disqualifier.

Or, face au désordre informationnel, le choix des mots est crucial. Dire qu’une information est fausse, erronée, manipulée, sortie de son contexte ou produite artificiellement ne revient pas au même. Lorsque toutes ces réalités se fondent dans une seule formule, la terminologie n’aide plus à distinguer le vrai du faux: elle participe elle-même à la confusion.