58 ans. C’est le temps qu’il aura fallu attendre pour voir un président syrien s’exprimer à nouveau devant l’Assemblée générale de l’ONU. Quelques mois seulement après la chute de Bachar al-Assad, le 24 septembre 2025, le président syrien de transition, Ahmed al-Chareh monte à la tribune.
«La Syrie retrouve la place qui lui revient parmi les nations du monde» affirme-t-il alors devant la communauté internationale. Confiant, il assure que «la Syrie est passée du statut d’exportateur de crises à celui d’opportunité de paix pour la Syrie et la région».
Après des années d’isolement diplomatique, le nouveau pouvoir veut en effet tourner la page et accroître sa légitimité sur la scène internationale.
Une normalisation réussie?
Dès sa prise de pouvoir en décembre 2024, Ahmed al-Chareh a eu à cœur de multiplier les contacts diplomatiques afin de diversifier ses partenaires internationaux. À la recherche de soutiens politiques et économiques auprès des puissances du Golfe, il choisit l’Arabie saoudite pour son premier voyage à l’étranger. Par la suite, il enchaîne les déplacements dans les monarchies du Golfe, de Doha à Abou Dhabi en passant par Koweït City.
Al-Chareh n’oublie pas pour autant son allié de longue date: la Turquie. Quelques semaines après son déplacement en Arabie saoudite, il se rend à Ankara pour rencontrer Recep Tayyip Erdoğan. Trois mois plus tard, il est reçu à l’Élysée par le président français Emmanuel Macron: la normalisation est en marche.
«Il y a une forme de normalisation de la Syrie sur la scène internationale depuis l’adoubement d’al-Chareh par Trump le 14 mai 2025 lors d’une brève rencontre à Riyad en présence du prince héritier Mohammed ben Salmane», explique à Ici Beyrouth, David Rigoulet-Roze rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques et spécialiste du Moyen-Orient, «et plus officiellement ensuite lorsqu’il est reçu par le président américain à la Maison Blanche le 10 novembre 2025, ce qui conduit à la levée des sanctions qui frappaient depuis des décennies».
Le 24 août dernier, les États-Unis annonçaient avoir retiré la Syrie de leur liste des pays accusés de soutenir le terrorisme, levant ainsi l’un des derniers obstacles à sa pleine réintégration sur la scène internationale.
Pour l’occasion, le ministre syrien des Affaires étrangères, Assaad al-Chaibani, avait qualifié la décision américaine d’«étape historique», affirmant qu'elle reflétait «l'engagement du nouvel État syrien en faveur de la paix et de la sécurité internationale». De son côté, le ministre syrien des Finances, Mohammed Barnieh, saluait un «succès majeur et historique de la diplomatie syrienne».

Le président syrien Ahmed el-Chareh reçu par son homologue américain Donald Trump, à la Maison-Blanche (Al-Markazia).
Dans la foulée des États-Unis, l’Union européenne a elle aussi levé, en mai 2025, ses sanctions économiques contre la Syrie, tout en maintenant certaines mesures liées à la sécurité. Un an plus tard, en mai 2026, elle a également rétabli la pleine application de son accord de coopération commerciale avec Damas.
Les nouvelles autorités syriennes ont multiplié les gestes de coopération envers la communauté internationale, notamment sur des dossiers qui constituaient des points de tension sous les Assad. «Le dossier sur le nucléaire syrien a été clos récemment, le 9 septembre 2026, par l’Agence internationale de l’énergie atomique après quinze années de surveillance», souligne David Rigoulet-Roze.
«Et l’agence a acté la transparence des nouvelles autorités sur cette question en saluant leur coopération active à travers le signalement de plusieurs tonnes de matériaux sur des sites jusque-là non identifiés pour montrer que la Syrie était résolument sortie de l’ère d'Assad et n’avait aucune velléité de développer une filière nucléaire en tant que telle», ajoute-t-il.
Malgré des avancées certaines, la diplomatie syrienne se heurte cependant encore à plusieurs obstacles pour réintégrer pleinement la communauté internationale: le principal se nomme Israël.
Le défi israélien
«Israël mène des attaques contre la Syrie. Il y a eu 500 frappes aériennes, plus de 1 200 incursions (...) Cela rappelle une époque que nous pensions révolue depuis longtemps», a dénoncé Ahmed al-Chareh fin septembre devant l’Assemblée générale de l’ONU.
Tout en rappelant que la région du Golan, en grande partie occupée par Israël, resterait «un territoire syrien», il a cependant affirmé que «les chances d'une paix historique demeurent pour ceux qui veulent vivre en paix, une paix juste qui garantit les droits de tous».
Lors d'une discussion à l'Atlantic Council, un groupe de réflexion américain situé à Washington, Ahmed al-Chareh avait assuré que la Syrie voulait une solution pacifique avec Israël et que les sessions de négociations entre les deux pays étaient parvenues à régler «près de 90%» des questions en suspens pour parvenir à un accord de sécurité. Mais il avait ajouté qu'«Israël s'est retiré de cet accord pour des raisons qui lui sont propres».
«En Syrie, les autorités font beaucoup d’efforts pour obtenir un accord de sécurité avec Israël. Ils jouent la patience en espérant que les Américains fassent pression et ainsi peut-être obtenir un deal de sécurité qui ferait revenir Israël dans la zone des accords de 1973», souligne à Ici Beyrouth, Arthur Quesnay, chercheur associé à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et co-auteur du livre Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS, 2016).
Dès la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, Israël a multiplié les frappes aériennes sur la Syrie, tout en étendant sa présence militaire au sol dans le sud du pays, notamment à Quneitra et dans l’ouest de Deraa.
«L’obsession d’Israël, de toute façon, c’est comme pour le sud-Liban, c’est comme pour Gaza, c’est une obsession sécuritaire avec l’idée de maintenir une présence dans le sud de la Syrie, même si cela apparaît de facto comme une violation de la souveraineté syrienne», estime David Rigoulet-Roze.
«Du côté syrien, on considère que c’est une violation, et on le dit, mais il n’y a pas de conflictualité ouverte car la nouvelle gouvernance n’a de toute façon pas les moyens de se confronter à Israël et considère d’ailleurs que ce n’est pour l’heure pas son intérêt de le faire», poursuit-il.
Selon lui, la Syrie «privilégie une stratégie consistant à faire valoir ses droits par rapport à Israël dans le cadre des négociations qui pourraient aboutir momentanément à une forme de statu quo à défaut d’une réelle normalisation, mais avec quand même des questions qui demeurent très sensibles comme le Golan annexé par Israël en décembre 1981 et la présence de Tsahal dans le sud syrien depuis la chute du régime de Bachar al-Assad».
Pour autant, côté israélien, l’heure ne semble pas au compromis. «Ma réponse au président syrien (...) est claire: le Golan sous souveraineté israélienne fera pour toujours partie intégrante d'Israël» a déclaré le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, dans une vidéo.
Lutter contre la « menace » turque
Le 18 août, les forces israéliennes ont bombardé la base aérienne d’Abou Dhouhour située dans la province d’Idlib, Israël accusant la Syrie d’avoir violé un accord en acceptant dans cette base des troupes turques. «Nous ne tolérerons pas un enracinement militaire turc progressant vers le sud, car cela nous menace», a affirmé le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou dans un entretien diffusé par la radio de l'armée israélienne.
Selon lui, «Israël avait mis en garde à plusieurs reprises la Syrie» contre un déploiement militaire turc, «qui constituerait une menace pour la sécurité d'Israël», mais Damas avait «choisi d'ignorer ces avertissements».

Le président syrien Ahmed al-Chareh s'exprime lors de la 81ᵉ session de l'Assemblée générale des Nations unies, au siège de l'ONU à New York, le 23 septembre 2026 (TIMOTHY A. CLARY/AFP).
Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a, lui, accusé le président turc d’entraîner la Turquie dans de «dangereuses aventures en Syrie». «Il serait préférable qu'Erdogan continue de prononcer au Parlement turc des discours creux et délirants contre Israël plutôt que de tester la détermination d'Israël à se défendre», a-t-il souligné.
De son côté, le ministère turc de la Défense a assuré qu’« aucune délégation militaire turque ne se trouvait sur la base aérienne d'Abou Dhouhour avant ou pendant l'attaque menée par Israël contre cette base en Syrie».
«C’est essentiellement Israël qui produit ce discours de polarisation extrême. Côté turc, toutes les déclarations sont extrêmement prudentes. La Turquie n’a aucun intérêt à rentrer en guerre avec Israël, mais pour Netanyahou c’est un jeu rhétorique en période électorale», explique Arthur Quesnay.
D’autant que les relations entre la Turquie et la Syrie sont plus complexes qu’il n’y paraît. Les deux pays ont noué un partenariat fondé sur des intérêts communs, mais qui n’est pas exempt de frictions. Et la présence militaire turque reste limitée.
«Il y a une présence militaire turque mais sous contrôle du gouvernement syrien», souligne Arthur Quesnay. «Il reste environ 8000 forces turques dans le nord du pays qui assurent des formations de l’armée, mais sous le contrôle de l’autorité de Damas qui est très jalouse de son indépendance. Même si les Turcs ont une relation avantagée par rapport à Damas, ils restent face à un régime qui se méfie de toute ingérence», précise-t-il.
Malgré tout, la Turquie reste un allié de poids pour la Syrie sur la scène internationale. Mais Damas a besoin du soutien des pays européens et des États-Unis pour tourner la page de plus d’une décennie d’isolement.