Le 25 août dernier, les États-Unis ont annoncé avoir retiré la Syrie de leur liste des États accusés de soutenir le terrorisme, sur laquelle le pays figurait depuis 47 ans. Cette décision, selon les propres mots du secrétaire d’État américain Marco Rubio, devrait offrir aux Syriens «une voie vers la prospérité».

Mais, alors que la Syrie se reconnecte peu à peu à l’économie mondiale, un écart se creuse entre les signes de reprise économique et la réalité quotidienne de nombreux Syriens, qui peinent toujours à subvenir à leurs besoins essentiels.

Une croissance en trompe-l’œil

Selon les estimations du FMI publiées début août, l’économie syrienne devrait enregistrer une croissance supérieure à 10% en 2026. L’institution internationale précise que cette croissance est due à plusieurs facteurs comme la reprise du secteur agricole, l’augmentation de la production de pétrole et de gaz et l’amélioration de l’approvisionnement en électricité.

Toutefois, le FMI a également constaté des disparités persistantes dans la reprise économique selon les régions et une hausse de l’inflation en 2026 en raison de la hausse des prix à l’importation. Mais, le Fonds prévoit un recul de l’inflation en 2027, à condition que les pressions sur les prix des importations diminuent et que des politiques budgétaires et monétaires rigoureuses soient maintenues.

La levée des sanctions économiques et le retrait de la Syrie par les États-Unis de leur liste des «États soutenant le terrorisme» ont suscité beaucoup d'espoirs au sein de la population syrienne. Selon Washington, ces mesures devraient permettre d’attirer de nombreux investisseurs dans le pays. Pour ce faire, plusieurs initiatives ont été lancées ces derniers mois.

Ainsi, les groupes de services financiers Visa et Mastercard ont annoncé fin août avoir procédé aux premiers paiements internationaux par carte en Syrie depuis plus de 10 ans. Le gouverneur de la Banque centrale syrienne, Safwat Raslan, a pour l’occasion publié une vidéo sur les réseaux sociaux où l’on voit le président syrien de transition Ahmed al-Chareh payer un café par carte bancaire dans un établissement de Damas.

Afin de soutenir la reprise de l’économie syrienne, la Banque mondiale a également approuvé début août un don de 100 millions de dollars américains de l'Association internationale de développement (IDA) destiné à moderniser le secteur financier syrien.

Pour autant, ces annonces, bien que positives, ne garantissent pas l’arrivée prochaine de nombreux investisseurs dans le pays, qui pourraient être refroidis notamment par l’instabilité interne et régionale. En outre, l’amélioration des indicateurs de croissance ne suffit pas à elle seule à redresser l’économie.

«Il y a un bilan très mitigé, ça semble indéniable qu’il y a des indicateurs macros qui s’améliorent, ne serait-ce que le taux de croissance. Ce qui est absolument normal car on était dans une économie qui était soumise à des régimes de sanctions très sévères et isolée par rapport au reste du système économique mondial et qui désormais s’ouvre», explique à Ici Beyrouth Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie et chargé de recherches au CNRS-IREMAM.

Parmi les investisseurs attendus, se trouvent particulièrement les pays du Golfe où Ahmed al-Charaa a multiplié les visites diplomatiques. Plusieurs annonces d’investissements ont fait suite à ces rencontres, notamment dans des secteurs stratégiques comme l’énergie et l’électricité.

«Il y a eu des aides pour payer les salaires des fonctionnaires, notamment du Qatar et de l’Arabie saoudite, qui ont dans une initiative conjointe assuré le versement de près de 90 millions de dollars pour stabiliser les services publics essentiels et ont réglé en mai 2025 les arriérés de 15 millions de dollars de la Syrie auprès de la Banque mondiale afin de pouvoir la mettre en situation de solliciter de nouveaux emprunts pour une reconstruction estimée à quelque 200 milliards de dollars», souligne à Ici Beyrouth, David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques et spécialiste du Moyen-Orient.

«Mais le fléchage financier reste compliqué car tout est à reconstruire et ça ne se fera évidemment pas sans le soutien d’institutions internationales comme la Banque mondiale», ajoute-t-il. Face à l’ampleur de la reconstruction, les annonces d’investissements étrangers restent limitées. Et les pays du Golfe pourraient être réticents à s’investir davantage en raison de la guerre en Iran et de ses répercussions sur leurs économies.

«Il y a des investissements étrangers, mais qui ne sont pas à la hauteur de ce dont la Syrie aurait besoin. Et ces investissements sont critiqués par des experts car ils ne seraient pas productifs, étant plutôt dans des secteurs comme l’immobilier, le luxe ou le tourisme», affirme Thomas Pierret.

«En outre, le modèle de développement et de reconstruction basé sur les investissements directs étrangers a tendance à produire des bénéfices qui sont très inégalement répartis entre les catégories de la population et entre les régions», précise-t-il. 

Deux ans après la chute d’Assad, les espoirs d’une amélioration des conditions de vie se transforment peu à peu en frustration pour une partie de la population.

La colère gronde

Dans un sondage publié en juin 2026, plus de la moitié des personnes interrogées (56 %) déclaraient rencontrer des difficultés à couvrir leurs frais de subsistance au moins une fois par mois, dont 23 % quotidiennement ou chaque semaine.

Dans un autre publié au mois d’avril, 66% des personnes interviewées estimaient que le gouvernement ne faisait pas assez d’efforts pour lutter contre la hausse des prix et 31% se déclaraient insatisfaites des services publics de base.

«Au niveau des denrées, on trouve désormais quasiment de tout, il n’y a pas de pénuries, mais tout est très cher, sinon à un prix prohibitif, et la plupart des Syriens, dont 80 % se trouvent sous le seuil de pauvreté, n’ont donc pas les moyens de se procurer ce qu’ils souhaiteraient», explique David Rigoulet-Roze.

«Et puis au quotidien il n’y a toujours qu’entre 2 et 4 heures d’électricité domestique par jour. Mais ce n’est pas seulement un enjeu domestique, cela impacte aussi les entreprises qui ont besoin d’électricité pour fonctionner et faire redémarrer le tissu économique», ajoute-t-il.

Ce mécontentement populaire a éclaté au grand jour le 13 septembre suite à l’annonce par le gouvernement syrien d’une hausse de 40% des prix du diesel et jusqu’à 28% de ceux de l’essence. Des manifestations se sont répandues dans tout le pays et certains axes ont été bloqués pendant plusieurs heures.

Le gouvernement a justifié cette mesure en expliquant qu’elle était liée à la forte hausse du coût mondial de l’approvisionnement en carburant et aux travaux de maintenance de la raffinerie de Baniyas. Le pays dépend en effet des importations étrangères car il produit moins d’un tiers du nombre de barils de pétrole par jour nécessaire à sa consommation intérieure.

Les manifestants dénoncent ainsi une nouvelle hausse des prix qui va impacter toute l’économie et le pouvoir d’achat, alors que de nombreux Syriens peinent déjà à faire face au coût de la vie. À Damas, les tarifs des taxis et minibus avaient augmenté sur plusieurs lignes, 24h après l’annonce du gouvernement. Cette augmentation du coût des transports affecte directement la capacité de la population à se rendre à l’école ou au travail.

À cela s’ajoute une inflation galopante depuis le début de l’année, avec un pic en juin à 40,5% du taux d’inflation annuel. Pour les Syriens, cela se traduit par une hausse régulière des prix, alors que leurs salaires restent très faibles.

Quelques jours après le début des manifestations, le gouvernement a annoncé la mise en place de diesel subventionné pour le chauffage, l’agriculture et l’industrie. Mais, face aux difficultés économiques, la pression sur le gouvernement s’accentue.

«On a l’impression qu’on a un peu la fin d’une période de grâce où les Syriens ont laissé le temps au nouveau pouvoir de faire ses preuves», souligne Thomas Pierret, «mais au fur et à mesure, pour beaucoup de gens, la situation ne s’est pas améliorée, l’inflation augmente, et la reconstruction n’avance pas vite car les moyens manquent».

«Nous soutenons le gouvernement, mais notre patience commence à s’épuiser», explique ainsi Omar, un manifestant à arabnews.

Les augmentations touchent également les secteurs essentiels comme l’électricité. En octobre 2025, le ministère syrien de l’Énergie avait augmenté les prix jusqu’à 6 000%. En conséquence, en janvier, certains Syriens se retrouvaient ainsi avec une facture d’électricité supérieure à leur salaire mensuel.

Ces changements économiques brutaux témoignent également d’une transformation de la politique économique menée par Damas suite au changement de régime.

Une politique libérale

Dès son arrivée au pouvoir, Ahmed al-Chareh a engagé une politique d’ouverture de l’économie syrienne au marché mondial, favorisant des mesures libérales déjà expérimentées dans la région d’Idlib, qu’il dirigeait pendant la guerre.

Cette orientation marque une rupture avec le modèle économique sous les Assad, qui avaient certes engagé une libéralisation progressive à partir des années 2000, mais dans lequel l’État conservait un rôle central. Al-Chareh mise désormais davantage sur le libre-échange, l’attraction des investissements privés et étrangers et l’intégration de la Syrie à l’économie mondiale.

Mais, cette réorientation économique n’est toutefois pas sans conséquences pour les entreprises syriennes et la population, confrontées à une ouverture brutale après des années de guerre et d’isolement.

«Il y a un manque de protection des entreprises syriennes. Du fait de l’ouverture des frontières, les petites entreprises sont incapables de rivaliser avec les produits qui viennent de Turquie et d’ailleurs en termes de prix et de qualité», confirme à Ici Beyrouth Arthur Quesnay, chercheur associé à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et co-auteur du livre Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS, 2016).

«Et derrière ça vous avez aussi une absence de politiques publiques, de relance de services sociaux et d’un État protecteur, et donc la population se trouve démunie», précise-t-il.

Selon le Syrian Center for Policy Research, les données du commerce extérieur de la Syrie mettent en évidence une dépendance croissante du marché syrien aux importations turques et chinoises. Sans des mesures de protection mises en place par l’État, l’économie syrienne se trouve donc mise à rude épreuve.

On assiste à un désengagement de l’État dans l’économie et à la mise en place d’une politique d’austérité. Cela signifie notamment des privatisations, la réduction des subventions sur les carburants et les produits pétroliers, ou encore l’augmentation du prix du pain subventionné, dont la taille a également été réduite.

«On peut dire que, d’un côté, le gouvernement n’a pas le choix car il est ruiné, et en même temps toutes les décisions politiques qu’il a prises en matière d’économie sont plutôt centrées vers les investissements privés et un retrait de l’État. Il veut diviser par deux le personnel de l’État, et ça pose un vrai problème dans la transition économique du pays», estime Arthur Quesnay.

Mais face à la grogne montante d’une partie de la population syrienne, le gouvernement est contraint de faire preuve de compromis. Pour tenter d’apaiser la pression populaire, les autorités ont ainsi pris une série de mesures, comme une réforme monétaire, des augmentations salariales généralisées dans l’ensemble du secteur public, ou encore un plan de réforme fiscale prévoyant une exonération d’impôt sur le revenu pour les plus pauvres.

«Il y a aussi des problèmes à plus long terme, comme l’écart entre les dépenses publiques et les revenus de l’État qui est en train de se creuser», souligne Thomas Pierret, «ce qui est compréhensible car ils ont des dépenses dans de nombreux domaines, ils ont augmenté les salaires des fonctionnaires, ils veulent recruter dans les forces armées et de sécurité, relancer les services publics, mais ça coûte très cher et les revenus sont limités».

Face à des ressources publiques restreintes, Damas compte donc sur les investissements étrangers pour financer la reconstruction du pays. Mais ses attentes pourraient être déçues alors que la guerre en Iran pèse fortement sur les potentiels investisseurs et que la multiplication des conflits, en Ukraine, à Gaza et au Liban, risque de disperser les financements internationaux.