La Syrie ouvre «un nouveau chapitre de son histoire», déclarait le président syrien de transition Ahmed al-Chareh le 12 juillet, à l’occasion de la première séance du parlement post-Assad. «Je vous exhorte à faire de cette Assemblée un modèle de responsabilité et de compétence, et à contribuer à promouvoir une culture du dialogue, de l’État de droit et du respect des institutions» a-t-il ajouté.
Après deux années au pouvoir, le nouveau président syrien a su s’imposer à la tête de ce pays marqué par plus de treize années de guerre civile. Mais, les fractures et les défiances restent nombreuses.
Un régime hyper présidentiel
En mars 2025, Ahmed al-Chareh promulgue la déclaration constitutionnelle de la République arabe syrienne, qui met en place un régime hyper présidentiel. À l’époque, plusieurs organisations de défense des droits humains, comme Human Rights Watch, dénoncent une concentration excessive des pouvoirs entre les mains du président.
Deux ans plus tard, le constat n’a pas changé. «L’architecture institutionnelle générale avait déjà été définie dans la déclaration constitutionnelle de mars 2025, avec une concentration du pouvoir dans l’exécutif et de fortes limitations aux prérogatives du parlement», explique à Ici Beyrouth Thomas Pierret, spécialiste de la Syrie et chargé de recherches au CNRS-IREMAM. «Aujourd’hui, on est dans la même logique et il n’y a pour l’instant aucun signal qui aurait été envoyé pour indiquer par exemple une volonté de s’orienter vers un système plus compétitif».
«Il n’est jamais question d’organiser par exemple des élections libres et compétitives. La question des partis politiques semble aussi être passée à la trappe. La promesse d’une loi sur les partis politiques qui est contenue dans la déclaration constitutionnelle de mars 2025 est restée lettre morte pour l'instant», poursuit-il.
Le manque de représentation de la diversité des composantes de la société syrienne et des différentes sensibilités politiques se fait notamment sentir au niveau du Parlement. Ce dernier, qui s’est réuni pour la première fois depuis la chute d’Assad le 12 juillet dernier, a été nommé de manière directe et indirecte par le président.
Cette concentration des pouvoirs se reflète dans les résultats d’un sondage daté de juin 2026. À la question : « Est-ce que l’Assemblée du peuple est représentative du peuple syrien ? » Seuls 14% des interrogés ont répondu oui et 35% ont répondu non. De même, à la question: « L'Assemblée du peuple influencera-t-elle les décisions gouvernementales? Seuls 10% ont répondu oui et 26% ont répondu non.

Du côté du pouvoir judiciaire, l’indépendance semble également être compromise. En effet, selon un rapport de l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) daté de mai 2026, les autorités syriennes tentent de restructurer le système judiciaire notamment en révoquant plusieurs juges ou en les poussant à la démission afin de renforcer leur contrôle sur la justice. Le rapport dénonce également la nomination de plusieurs juges diplômés en sciences islamiques mais qui ne possèdent aucune formation en droit.
Enfin, selon le rapport annuel de la liberté dans le monde de l’ONG Freedom House, la Syrie a en 2026 un score global de 10/100, avec -2/40 pour les droits politiques et 12/60 pour les libertés civiles.
Cette concentration des pouvoirs dans les mains du président n’est cependant pas une surprise, estime David Rigoulet-Roze, rédacteur en chef de la revue Orients stratégiques et spécialiste du Moyen-Orient : «il y a une présidentialisation très forte au détriment du législatif dont le parlement a tenu sa première session officielle le 12 juillet 2026, mais c’est difficilement inévitable dans une transition comme celle-ci».
«Dans un pays qui a été écrasé par une dictature sanglante de 54 ans dont une guerre civile de plus d’une décennie (2011-2024), il ne peut pas y avoir un modèle démocratique qui s’impose ex nihilo, c’est impossible», souligne-t-il.
Une justice à la carte
En juin dernier, des manifestations et des sit-in ont éclaté dans plusieurs villes syriennes, dont Alep, Idlib, et Deir ez-Zor, pour réclamer que soient traduits en justice «tous ceux qui ont soutenu l’ancien régime». Selon l’organisation Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), entre le 1ᵉʳ et le 15 juin, il y a eu au moins 41 manifestations dans le pays.
Durant cette période, certains actes de violence ont également été recensés, notamment le lynchage à mort d’un homme dans la région d’Idlib, accusé d’avoir été un informateur sous Assad. Les manifestants dénoncent la lenteur de la justice et le manque d’arrestations d’anciens soutiens du président déchu.
En réponse, le gouvernement syrien a assuré sa volonté de veiller à ce que personne n’échappe à la justice, tout en rappelant que cette responsabilité incombe uniquement à l’État. «Il n’y a pas de place ni pour le chaos ni pour la vengeance. La règle est l’État de droit et la préservation des droits des victimes», a ainsi affirmé le ministre de la Justice syrien, Mazhar Al-Wais. Le gouvernement a également assuré avoir arrêté environ 6 000 militaires et membres des services de sécurité de l’époque d’Assad.
En août, la justice syrienne a procédé à des premières condamnations : celle de Bachar al-Assad, condamné à mort par contumace, ainsi que de son frère Maher al-Assad le 11 août. Durant la même audience, l’ancien chef de la sécurité politique à Deraa, Atef Najib, a également été condamné à la peine de mort.
Si ces procès étaient attendus par de nombreux Syriens, certains activistes et ONG, comme l’avocat Anwar Al-Bunni, dénoncent «un simulacre de justice, qui vise avant tout à répondre à la colère populaire». Selon eux, la Syrie ne dispose pas d’un arsenal juridique suffisant pour juger ce genre de cas, et les investigations n’ont pas été assez approfondies. De son côté, le Centre syrien pour la justice et la responsabilité exprime des inquiétudes quant à la précipitation avec laquelle l’affaire a été traitée, et met en doute la capacité des éléments de preuve à établir de manière suffisante la responsabilité d’Atef Najib pour les crimes qui lui sont reprochés.
«Ce sont des procès qui ont une forte dimension politique et qui sont accélérés pour donner satisfaction à des demandes de justice pour les crimes commis sous Assad», analyse Thomas Pierret. Pour le chercheur, ces procédures remplissent également d’autres fonctions.
«Ce genre de procès cache deux choses: le fait qu’il y a relativement peu de hauts responsables de l’ancien régime qui sont présents en Syrie, à commencer par Assad lui-même, et à l’inverse il y a un certain nombre de personnes qui œuvraient pour l’ancien régime et qui ont été réhabilitées, dont Fadi Saqr, un ancien commandant des Forces de défense nationale», souligne-t-il.
En effet, outre Fadi Saqr, plusieurs personnalités proches d’Assad ont passé des accords avec les nouvelles autorités pour échapper aux poursuites. C’est notamment le cas du général Talal Makhlouf, ancien commandant de la Garde républicaine, ou encore de l’homme d’affaires Mohammed Hamscho, ancien proche de Maher al-Assad, qui aurait cédé 80% de sa fortune aux nouvelles autorités en échange de sa liberté.

Si la justice transitionnelle promue par les nouvelles autorités s’applique bien à de nombreux anciens responsables d’Assad, les crimes commis par les différents autres groupes de l’opposition, et notamment des groupes djihadistes, semblent oubliés.
Le 18 février dernier, Ahmed al-Chareh a publié un décret accordant une amnistie générale pour les crimes commis avant sa date d’entrée en vigueur. Une décision qui soulève des interrogations tant dans la forme que dans le fond. Selon le Réseau syrien pour les droits de l'homme, le président n’avait pas le pouvoir de décréter cette amnistie générale, qui aurait dû être prise par le parlement. En outre, l’organisation souligne le manque de critères et de garanties clairs du décret, pourtant nécessaires pour tout dispositif d’amnistie, «en particulier lorsqu’il possède un champ d’application aussi large».
Dans un sondage daté de juin 2026, à la question : « Est-ce que le procès d'Atef Najib a renforcé la confiance dans le fait que les auteurs de ces actes seront traduits en justice ? » 36% des personnes interrogées ont répondu non et seulement 28% oui. Des résultats qui témoignent d’une confiance encore limitée dans le processus de justice transitionnelle.
Un gouvernement sous pression
Dans un sondage daté de juin 2026, à la question : « Est-ce que le pays va dans la bonne ou la mauvaise direction ? » 46% des personnes interrogées estiment que le pays va dans la mauvaise direction, pour seulement 25% dans la bonne direction. Si on compare aux résultats du sondage d’avril, on note une augmentation de l’insatisfaction. En effet, 30% des personnes interrogées estimaient alors que le pays allait dans la mauvaise direction, et 23% dans la bonne direction.
De même, à la question : « Approuvez-vous les performances du gouvernement syrien ? » 20% des personnes interrogées en juin approuvaient et 52% n’approuvaient pas. En avril, ils étaient 25% à approuver et 44% à désapprouver.
«Il y a de l’insatisfaction, comme le montrent les manifestations contre la hausse des prix du pétrole, du diesel et du gaz», explique à Ici Beyrouth, Arthur Quesnay, chercheur associé à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et co-auteur du livre Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS, 2016).
«Il y a une contestation de la politique économique du gouvernement qui est très libérale, donc la contestation n’est pas d’ordre politique mais surtout économique» ajoute-t-il. En effet, le 13 septembre, le gouvernement syrien a annoncé une augmentation de 40% du prix du diesel, provoquant de nombreuses manifestations à travers le pays.
«Mais en même temps al-Chareh fait ce qu’il peut, il sait qu’il est attendu à deux niveaux différents», souligne David Rigoulet-Roze. «Pour la communauté internationale, il est attendu sur la question de la stabilisation politique et sécuritaire de la Syrie, notamment pour éviter la résurgence de Daesh et les dérives potentielles de certains éléments qui ont gravité dans l’orbite de son ancienne organisation qu’était HTS. Et sur le plan intérieur, ce sont d’abord et surtout des attentes en matière socio-économique pour une amélioration des conditions de vie», explique-t-il.

Pris entre des attentes internes et externes, le gouvernement syrien peine ainsi à convaincre une partie croissante de sa population. Mais, en deux années de gouvernance, certaines avancées sont réelles.
«Quand on fait un premier bilan après sa prise du pouvoir en décembre 2024, il n’est globalement pas négatif et la population sait gré à la nouvelle gouvernance de l’avoir libérée d’une dictature impitoyable», estime David Rigoulet-Roze.
«On peut quand même parler sans être arrêtés, on peut aller au café sans avoir peur d’être surveillés en permanence et même, comme certaines anecdotes le mentionnent, se moquer d’al-Chareh, même si cela demeure dans une certaine mesure. La situation n’est donc en rien comparable à ce qu’elle a pu être sous le régime des Assad», conclut-il.