À la fin du mois de septembre 2026, la visite du Premier ministre Nawaf Salam à Washington a placé la cause libanaise au centre de l’attention de la capitale américaine. Au cœur des discussions figuraient deux dossiers déterminants pour l’avenir du Liban: la question des armes du Hezbollah et la reprise des négociations entre le Liban et Israël sous l’égide des États-Unis.
L’objectif était notamment de déterminer les mesures que le gouvernement libanais devra prendre afin de mener à bien sa mission, de consolider la souveraineté de l’État et de faire avancer le processus engagé avec le soutien américain.
Cette intense activité diplomatique et politique libanaise à Washington a également été marquée par l’arrivée de plusieurs délégations porteuses d’agendas distincts. Parmi elles, l’une avait ouvertement pour objectif de proposer une lecture différente de celle défendue par les acteurs libanais établis à Washington, allant jusqu’à accuser certains des plus éminents d’entre eux d’agir à l’encontre des intérêts du Liban.
Mais cette démarche risquait surtout de produire un effet paradoxal: elle pouvait donner à certains acteurs américains, ainsi qu’à des personnalités influentes du Congrès et de l’exécutif, l’impression que les Libanais attachés à la souveraineté ne sont pas unis autour de la question de la souveraineté libanaise.
C’est précisément là que réside le problème.
L’art de diviser pour mieux durer
Cette «autre version» ne sert, en réalité et sans ambiguïté, que les intérêts du Hezbollah que cette délégation prétend combattre. La priorité de la milice a toujours été de démontrer que le camp souverainiste était profondément divisé, qu’il n’existe aucune position constante face à la question des armes et que, face aux divergences libanaises, le Hezbollah demeure la seule force organisée et cohérente.
Cette dynamique n’est d’ailleurs pas nouvelle.
Elle rappelle certaines évolutions déjà observées lors du mouvement populaire du 17 octobre 2019.
Le détournement du 17 octobre
En 2019 et 2020, une partie de la rhétorique développée au sein d’une partie du mouvement du 17 octobre reposait sur l’idée qu’il fallait modifier le discours d’hostilité envers le Hezbollah afin, disait-on, de «libérer les chiites de son emprise».
Les plus méfiants y voyaient déjà une dangereuse illusion. D’autres, de bonne foi, choisirent pourtant de donner une chance à cette nouvelle approche. Ceux qui plaçaient la souveraineté et le rôle de l’État au cœur de leur combat avaient, quant à eux, immédiatement perçu le risque. La suite allait confirmer leurs craintes.
Progressivement, cette rhétorique a déplacé le centre du débat, reléguant au second plan la question fondamentale des armes du Hezbollah.
Plus encore, certains acteurs du mouvement allaient jusqu’à proposer aux représentants du Hezbollah qu’ils rencontraient de les dissocier du slogan désormais célèbre de «Kellon yaaneh kellon».
Cette manœuvre avait pourtant été dénoncée dès cette époque par des personnes issues du mouvement du 17 octobre comme par des acteurs extérieurs à celui-ci. Ils mettaient en garde contre certains qui cherchaient à utiliser la dynamique populaire pour faire avancer leurs propres intérêts politiques.
L’objectif implicite était alors de préparer une nouvelle forme de partage du pouvoir avec le Hezbollah, avant même d’avoir accédé à la moindre fonction au sein de l’État.
L’électorat a fini par trancher
C’est précisément la multiplication de ces agendas qui a amené une grande partie de ceux qui avaient participé au mouvement populaire à revoir leurs priorités.
La question de la souveraineté et celle des armes du Hezbollah ont fini par reprendre leur place centrale.
Cette évolution s’est d’ailleurs manifestée dans les urnes.
Elle était déjà perceptible lors des élections législatives de 2022, mais elle s’est surtout confirmée au cours des échéances qui ont suivi: élections estudiantines, des ordres professionnels, des syndicats et, finalement, lors des élections municipales de 2025.
Ces différents scrutins, qui constituent autant d’indicateurs de l’humeur politique, notamment chez les jeunes et dans les milieux professionnels, ont progressivement montré l’affaiblissement de ceux qui avaient tenté de détourner le mouvement du 17 octobre.
Face à cette perte d’influence, certains de ses représentants les plus virulents ont finalement tenté de se rapprocher des mêmes partis qu’ils avaient auparavant dénoncés et auxquels ils attribuaient tous les maux du pays, dans l’espoir de garantir leur propre survie politique, une élection ou une forme de pérennité sur la scène locale.
Une autre stratégie: se présenter à Washington comme une alternative
L’autre mode opératoire de ce courant consiste désormais à chercher à séduire les cercles de décision étrangers, notamment aux États-Unis. L’une de ses stratégies consiste ainsi à intégrer dans ses rangs des personnalités de confession chiite présentées comme appartenant à l’opposition, dans l’espoir que leur présence puisse retenir l’attention de Washington dans sa recherche d’une alternative au Hezbollah.
Mais, le problème ne réside pas uniquement dans le caractère simpliste d’une telle approche.
Il réside surtout dans le risque de dénaturer le combat de personnalités chiites dont la légitimité repose d’abord sur leurs compétences, leur parcours intellectuel, surtout leur courage politique, et non sur leur appartenance confessionnelle.
Certaines de ces personnalités ont payé ce combat de leur vie. D’autres ont été contraintes à l’exil ou persécutées dans leurs régions d’origine, à une époque où le Hezbollah disposait encore des moyens de contrôler ces territoires par la force et par la terreur.
Leur combat ne peut donc être instrumentalisé ou dénaturé par des tentatives visant à fabriquer de toutes pièces de nouvelles «figures» chiites, destinées à servir les intérêts et les agendas politiques de ceux qui cherchent à les promouvoir.
Quand les vieux réflexes ressurgissent
Les tentatives actuelles de ressusciter les méthodes et les narratifs de 2019 ne doivent surtout pas interférer avec les efforts actuellement déployés par le président de la République Joseph Aoun, le gouvernement libanais, l’ambassade du Liban à Washington ainsi que les personnalités libanaises établies dans la capitale américaine.
Ces acteurs travaillent, à des degrés différents, sur les dossiers fondamentaux : le désarmement du Hezbollah, le renforcement et le déploiement de l’armée libanaise et la mise en œuvre de l’accord-cadre destiné à ouvrir la voie à une paix durable.
L’objectif ultime doit rester clair: permettre aux Libanais, et en premier lieu aux habitants du Sud, de retrouver leurs terres et d’y vivre enfin en paix et en sécurité, libérés de toute tutelle étrangère, notamment de l’emprise exercée par l’Iran à travers son proxy, le Hezbollah.
À Washington, l’unité autour de la souveraineté est devenue essentielle
Le contexte régional rend la question de la souveraineté libanaise plus urgente que jamais. Alors que l’Iran cherche à sortir de sa crise et à renouer avec la négociation, et que le Hezbollah tente de reconstruire son influence dans l’espoir de tirer parti d’une nouvelle donne régionale, le Liban ne peut se permettre de reproduire les ambiguïtés du passé.
Il est donc essentiel de soutenir les institutions libanaises et les acteurs qui, à Washington, œuvrent pour le monopole de l’État sur les armes, le renforcement de l’armée libanaise et la mise en œuvre du processus diplomatique en cours.
À Washington comme à Beyrouth, l’enjeu est de savoir comment restaurer pleinement la souveraineté du Liban. C’est là que doit se concentrer l’effort: remettre les institutions au centre, rétablir leur autorité et faire de la souveraineté nationale la priorité absolue.