À la mi-septembre, le bloc parlementaire du Hezbollah a quitté l’hémicycle avant le vote de confiance. Le gouvernement a finalement obtenu 68 voix, avec le soutien du mouvement Amal. Parmi les abstentionnistes figurait une députée élue en 2022 sur la promesse de faire tomber ce système: Halimé Kaakour. Lorsqu’on lui a fait remarquer, ainsi qu’à son collègue Élias Jradé, qu’ils semblaient tenir le même discours, Jradé n’a pas démenti. Il a simplement rebaptisé sa position. Dans une déclaration au site Al-Modon, le 21 septembre, il expliquait qu’il ne s’agissait pas de défendre le Hezbollah, mais «les victimes d’injustice». La formule mérite d’être confrontée à l’ensemble de ses prises de position publiques.

Le parcours politique de Jradé se passe de commentaire. Il a notamment affirmé que tous ceux qui s’opposeraient à la «résistance» pourraient être poursuivis en justice. Il a également contesté la légitimité de négociations menées sous la menace et vivement critiqué la délégation libanaise chargée des négociations, qu’il a qualifiée de «stupide», allant jusqu’à menacer ses membres de poursuites judiciaires. Selon lui encore, le gouvernement aurait lui-même perdu sa légitimité constitutionnelle et juridique le jour où il a décidé d’instaurer l’exclusivité des armes entre les mains de l’État. Et, dans un entretien télévisé où l’on n’invite que ceux qui tiennent le même son de cloche, il a imputé «l’agression israélienne au monde silencieux». Ces prises de position ne reflètent pas le discours d’un indépendant mais celles défendues par le Hezbollah.

L’ironie tient également à son parcours électoral. En 2022, Jradé avait remporté le siège grec-orthodoxe de Marjeyoun-Hasbaya avec quelque 7.322 voix, faisant tomber Assaad Hardan, figure du Parti social nationaliste syrien dans son fief. Il avait été élu sur la liste baptisée «Ensemble vers le changement», qui avait décroché deux sièges dans la circonscription, le sien et celui de Firas Hamdan. Son élection avait alors été présentée comme une victoire du changement face aux forces politiques traditionnelles.

Halimé Kaakour, de son côté, revendique ce qu’elle appelle une «troisième voie»: ne s’aligner ni sur l’agenda américain ni sur l’agenda iranien. Elle affirme simultanément être favorable à l’exclusivité des armes entre les mains de l’État, à ce que le Liban négocie en son propre nom et au refus de toute négociation menée à la place du Liban par l’Iran. Le débat ne porte donc pas seulement sur l’appartenance à un camp. Il porte sur la capacité de cette «troisième voie» à se traduire politiquement sans bloc parlementaire structuré, sans organisation électorale comparable à celle des grandes forces politiques et sans véritable épreuve politique permettant d’en mesurer la portée.

L’autre versant de l’histoire ne concerne pas les armes, mais le mandat parlementaire.

Le 9 mars 2026, le Parlement a voté la prorogation de son propre mandat jusqu’au 31 mai 2028, par 76 voix contre 41, avec quatre abstentions: Oussama Saad, Paula Yacoubian, Élias Jradé et Charbel Massaad. Plus cocasse encore: Jradé et Massaad se sont abstenus lors du vote de la loi dans l’hémicycle, avant de demander au Conseil constitutionnel de l’annuler à leur place. Seule une poignée d’entre eux a signé les recours, qui ont tous été rejetés à l’unanimité le 7 avril.

Depuis l’automne 2022, treize députés issus du «changement» se sont dispersés en trois groupes, tandis que deux autres sont restés en dehors des trois. Ils ont perdu la bataille des commissions, laissant la présidence de la commission des Finances à Adnan Traboulsi. Jamais ils n’ont constitué la voix décisive, alors même qu’ils détenaient, dossier après dossier, la possibilité de faire pencher la balance. Sans même parler de l’absence de stratégie commune lors de l’élection présidentielle, ce qui a conduit à l’effritement des opposants au Hezbollah face à l’unité de son camp et à leur incapacité à imposer un candidat présenté comme souverainiste.

Leur premier dossier, celui de l’explosion du port de Beyrouth, est à cet égard le meilleur révélateur.

Le juge Tarek Bitar a clôturé son enquête le 30 mars 2026. Le réquisitoire du parquet a ensuite été transmis au juge le 15 septembre. Il demande notamment que la responsabilité de l’ancien président Michel Aoun soit examinée dans le cadre de la procédure.

Six ans après la catastrophe, il n’y a toujours ni acte d’accusation, ni procès, ni détenu. Certes, les entraves sont venues du Hezbollah et d’Amal, de l’ancien procureur général Ghassan Oueidat, ainsi que de Nabih Berry, qui a empêché la levée de l’immunité de Ghazi Zeaiter. Mais une question demeure pour les députés élus au nom du «changement»: quelle a été, concrètement, leur contribution à l’avancement de ce dossier? Ont-ils porté une réforme législative? Œuvré à la levée d’une immunité? Proposeé un mécanisme judiciaire? Ou leur action s’est-elle principalement limitée aux déclarations publiques et aux positions exprimées au Parlement?

Ces députés ont été élus en 2022 dans un contexte de rejet profond de la classe politique traditionnelle. Certains se sont ensuite abstenus lors du vote qui a prolongé le mandat du Parlement jusqu’en 2028. D’autres ont adopté, sur la question des armes et de la «résistance», des positions qui les ont rapprochés de celles défendues par le Hezbollah.

S’abstenir au moment même pour lequel on a été élu, ce n’est pas seulement s’abstenir de voter. C’est renoncer à changer les choses.

Et, en politique comme en droit et dans l’hémicycle, tous ces exemples finissent par se rejoindre: à force d’abstentions, de divisions et de positions qui convergent avec celles du Hezbollah, le «changement» tant promis semble souvent s’arrêter au seuil du pouvoir.