Deux déplacements en l’espace de quelques jours, deux capitales du Golfe et, en toile de fond, les tensions régionales avec l’Iran.

Dimanche, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’est rendu à Abou Dhabi, à l’invitation du président émirati Mohamed ben Zayed. La visite, qui n’avait pas été annoncée à l’avance, a porté sur le «renforcement des relations bilatérales» et les «défis régionaux», selon les autorités israéliennes et émiraties. Netanyahou était accompagné de plusieurs hauts responsables, dont le chef du Mossad.

Deux jours plus tard, le vice-président émirati Mansour ben Zayed Al Nahyan a été reçu à Riyad par le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane et le ministre saoudien de la Défense, Khaled ben Salmane. Les discussions ont officiellement porté sur les relations entre les deux pays et les développements régionaux. Cette visite constitue la première venue d’un haut responsable émirati en Arabie saoudite depuis la récente dégradation des relations entre les deux pays.

Plusieurs questions s’imposent alors: faut-il voir un lien entre les deux déplacements et leur calendrier? Les tensions avec l’Iran et les Houthis peuvent-elles constituer un catalyseur pour un rapprochement entre Riyad et Abou Dhabi? Et cette séquence peut-elle, à terme, relancer la question d’une normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël?

Un rapprochement nourri par la menace iranienne

«Il y a une forte possibilité qu’il existe un lien entre les deux visites», estime Riad Kahwaji, analyste militaire et expert en sécurité et défense au Moyen-Orient, dans un entretien accordé à Ici Beyrouth. Selon lui, la coopération entre Israël et les Émirats s’est renforcée sur le plan sécuritaire. «Il existe une forte coopération en matière de défense et de sécurité», souligne-t-il, notamment face à des «sujets de préoccupation communs». Il cite en particulier l’Iran et les Houthis, dont les activités font peser une menace sur la sécurité régionale et la navigation en mer Rouge. La situation dans cette zone peut également favoriser des échanges entre les différents acteurs, y compris dans le domaine du renseignement.

David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), chercheur associé à l’EISMENA et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques, juge lui aussi «vraisemblable» qu’un lien existe entre les deux déplacements. Selon lui, ils peuvent répondre à des préoccupations communes face aux menaces régionales. «C’est certainement important» et «probablement lié, au moins en partie, à l’Iran et aux Houthis», estime-t-il, tout en appelant à la prudence. Cette séquence pourrait notamment permettre «d’établir un agenda commun, de créer un consensus, sans nécessairement parvenir à une unanimité», alors que Riyad et Abou Dhabi ont connu des divergences, notamment sur le dossier yéménite.

Pour le général Dominique Trinquand, ancien chef de la mission militaire française auprès de l’ONU, cette séquence s’inscrit toutefois dans une recomposition plus large du Golfe. Il évoque «une redistribution des cartes» depuis les bouleversements régionaux de ces derniers mois. Selon lui, l’Arabie saoudite comme les Émirats cherchent désormais de nouveaux appuis, «que ce soit en France, que ce soit en Israël, que ce soit ailleurs», face à «l’incapacité des Américains à assurer leur sécurité».

Rigoulet-Roze évoque également l’incident survenu mercredi avec un vol Flydubai reliant Dubaï à Tel-Aviv, dérouté vers Tabuk, en Arabie saoudite. «Il est vraisemblable que les deux gouvernements vont évoquer ce sujet», estime-t-il, dans le cadre plus large de leurs discussions sur la sécurité régionale. L’appareil a effectivement dû atterrir à Tabuk après un incident à bord, les circonstances faisant toujours l’objet d’une enquête.

La normalisation reste en suspens

Cette nouvelle séquence intervient alors que la question d’une normalisation entre l’Arabie saoudite et Israël reste en suspens. Riyad a démenti que des représentants saoudiens aient participé à une réunion avec Benjamin Netanyahou aux Émirats. Un responsable saoudien a affirmé à l’AFP qu’il n’y avait eu «aucune réunion officielle», «aucun entretien» et que la position de Riyad vis-à-vis d’Israël restait inchangée.

Sur le fond, les trois experts s’accordent: la coopération sécuritaire entre Israël et l’Arabie saoudite ne signifie pas qu’un accord politique soit imminent. Riad Kahwaji souligne que la guerre avec l’Iran a créé «une dynamique particulière» entre Israël et plusieurs pays arabes, y compris ceux qui n’entretiennent pas de relations diplomatiques avec l’État hébreu.

Dominique Trinquand insiste, lui, sur le calendrier politique israélien. Les Émirats sont déjà engagés dans le processus à travers les accords d’Abraham, mais la question se pose surtout pour Riyad. Selon lui, l’Arabie saoudite veut rejoindre ce processus «à condition qu’il y ait la reconnaissance de la Palestine», ce qui rend une avancée difficile avec le gouvernement Netanyahou. Il estime donc qu’il faudra attendre les élections législatives israéliennes du 27 octobre et la formation du prochain gouvernement pour voir quelles négociations pourront s’ouvrir.

Riad Kahwaji rappelle, lui aussi, que Riyad lie toujours une éventuelle normalisation à «un processus qui conduirait à une solution à deux États». Une coopération face à la menace iranienne peut néanmoins continuer à se développer, notamment avec l’implication des États-Unis et éventuellement des Émirats.

De son côté, David Rigoulet-Roze insiste sur les liens sécuritaires déjà existants entre Riyad et Israël, qu’il décrit comme «étroits, secrets mais connus, ou en tout cas non publics». Les échanges de renseignements auraient contribué à faire émerger «de facto, un partenariat stratégique sur la mer Rouge», notamment face à la menace des Houthis. Pour autant, il distingue clairement cette coopération des relations officielles entre Israël et les Émirats, établies depuis les accords d’Abraham de 2020. Ces deux dynamiques «peuvent être associées, mais nous ne le savons pas», souligne-t-il. La normalisation avec Riyad reste, elle, soumise à des conditions politiques, notamment sur la question palestinienne : «Aujourd’hui, il ne peut pas y avoir de normalisation pour l’Arabie saoudite sans conditions.»

À ce stade, rien ne permet donc de tirer de conclusions définitives sur la portée de ces rapprochements. La coopération sécuritaire peut se renforcer sans déboucher nécessairement sur une recomposition diplomatique de la région. La suite dépendra largement de l’évolution de la situation sur le terrain, notamment autour de l’Iran, des Houthis et de la mer Rouge, mais aussi des choix politiques qui émergeront en Israël après les élections du 27 octobre.