Les Houthis se sont emparés en septembre du port de Mokha, sur la côte yéménite de la mer Rouge, et ont avancé vers le détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite un dixième du commerce mondial. Il s’agit de la première avancée militaire majeure du mouvement depuis près de cinq ans, qui rompt une trêve de fait négociée sous l'égide des Nations unies. 

Soutenus par l’Iran, les Houthis contrôlent également l'île de Périm et se trouvent à environ 130 kilomètres du camp Lemonnier, à Djibouti, seule base militaire permanente des États-Unis sur le continent africain.

Cette avancée donne un relief particulier à la relation que les Houthis entretiennent avec les Chabab, filiale du groupe islamiste Al-Qaïda en Somalie, de l'autre côté du golfe d'Aden. Un porte-parole du Commandement des États-Unis pour l'Afrique a qualifié ce lien de menace «très préoccupante» et porteuse d'escalade pour la stabilité régionale, selon le Financial Times. Tim Lenderking, ancien envoyé spécial américain pour le Yémen, a estimé auprès du même journal que cette alliance permet au groupe yéménite de prendre la voie maritime en étau «des deux côtés».

Deux partenaires que tout sépare

Rien ne prédisposait les deux groupes à coopérer. Dans un rapport publié en septembre par la Century Foundation, les chercheurs Peter Salisbury, Nadwa Al-Dawsari et Jay Bahadur rappellent qu'ils ne partagent ni la langue, ni la confession (chiisme zaydite d'un côté, salafisme de l'autre), ni l'histoire. Selon eux, le rapprochement s'explique surtout par la mainmise progressive des Houthis, depuis 2015, sur les réseaux de contrebande qui relient le Yémen à la Somalie.

Les contacts se sont formalisés en 2024. Le rapport fait état d'une réunion à Sanaa en mars de cette année-là entre Yasin Kilwe, chef des Chabab au Puntland, et Abdulwahid Naji Abou Ras, vice-ministre houthi des Affaires étrangères chargé du dossier africain. 

En juin, deux ingénieurs militaires houthis se seraient rendus à Jilib, fief des Chabab au sud de la Somalie, pour former des combattants à la fabrication d'engins explosifs et à la modification de drones. L'intermédiaire somalien Ahmed Elmi Samatar, arrêté ensuite au Yémen, a affirmé lors de ses interrogatoires avoir organisé le voyage de jusqu'à 400 Somaliens vers des camps houthis.

Des intermédiaires ciblés

En février, une frappe de missile a tué près d'al-Ghaydah, dans l'est du Yémen, un autre intermédiaire somalien. Le Wall Street Journal, qui l'identifie comme Jibril Yahya Ali, indique que deux sources américaines attribuent la frappe aux États-Unis; la Century Foundation le nomme Abdishakur Yahye Ali. Selon des responsables américains, somaliens et yéménites cités par le quotidien américain, il servait de relais entre les deux groupes depuis au moins 2023.

Le Wall Street Journal rapporte également que les Chabab ont remis aux Houthis une liste d'armes comprenant des missiles antiaériens portatifs, des drones d'attaque et des missiles antichars. Les cargaisons partiraient de Moukalla sur de petites embarcations, avant d'être débarquées sur la côte nord somalienne puis acheminées vers le sud.

Une protection aérienne contre un accès au Golfe

Pour les Chabab, l'enjeu principal est de se protéger des frappes aériennes. La Century Foundation rappelle que les Houthis ont abattu entre 17 et 25 drones américains MQ-9 Reaper depuis 2019, le modèle même utilisé contre le groupe somalien. 

En échange, les Houthis chercheraient à recruter en Somalie, à s'implanter près de Jilib et à y installer des équipements de surveillance. Peter Salisbury, cité par le Financial Times, estime que les Houthis veulent pouvoir utiliser le territoire somalien pour surveiller le golfe d'Aden et lancer des attaques. La reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre dernier, perçue dans la région comme un prélude à une présence militaire israélienne face au Yémen, a renforcé ce rapprochement, selon le même journal.

Une portée encore incertaine

L'ampleur réelle de cette coopération reste discutée. Le Groupe d'experts du Conseil de sécurité sur les Chabab a recensé, dans son rapport de novembre 2025, quatre groupes de 30 combattants partis se former au Yémen, notamment aux armes antiaériennes, près de Hodeïda. Matt Bryden, ancien chef d'un groupe d'experts onusien cité par le Financial Times, évoque jusqu'à 1.500 combattants somaliens formés, toutes factions confondues. Le panel onusien relève toutefois que les Chabab s'arment surtout par des prises sur le champ de bataille et sur le marché noir, et la Century Foundation dit n'avoir trouvé que peu de preuves tangibles de transferts d'armes avancées.

Les lectures divergent aussi sur la nature de la relation. Le Groupe d'experts des Nations unies sur le Yémen estimait en octobre 2025 qu'elle dépassait la simple transaction et s'inscrivait dans une stratégie d'influence régionale des Houthis. Auprès du Carnegie Endowment, Lesley Anne Warner juge au contraire ces liens essentiellement transactionnels et dénués de dimension idéologique. Pour Peter Salisbury, cité par le Financial Times, les Houthis pourraient faire pour les Chabab «ce que les Iraniens et le Hezbollah ont fait pour eux», en renforçant progressivement leurs capacités tout en accroissant leur dépendance.

Selon la Century Foundation, le signe le plus clair d'un tel basculement serait l'apparition sur les champs de bataille somaliens d'engins explosifs de conception iranienne, de missiles antiaériens ou de drones d'attaque du type fabriqué par les Houthis. Ce serait un front de plus dans une région très mouvementée.