Cela fait près d'un mois que les États-Unis ont lancé l'opération Economic Outcast contre l'Iran, faisant pleuvoir un déluge de sanctions contre la République islamique et ses collaborateurs, où qu'ils soient et quels qu'ils soient. Lancée le 24 août par le secrétaire au Trésor Scott Bessent, qui l'a qualifiée de «D-Day économique», l'opération a ajouté 78 désignations à la liste des ressortissants spécialement désignés du Trésor américain et ouvert cinq nouveaux secteurs de l'économie iranienne aux sanctions secondaires.
Le 17 septembre encore, Washington visait un réseau de cryptomonnaies lié au financier Babak Zanjani, proche du régime, selon une déclaration du porte-parole du département d'État Tommy Pigott.
Mais malgré cette pression inédite, Téhéran continue de faire tourner son économie de guerre grâce à trois circuits de contournement bien identifiés.
La flotte fantôme vers la Chine
Le circuit le plus documenté reste le pétrole. Selon le Wall Street Journal (WSJ), l'Iran écoule son brut grâce à des transferts navire à navire en pleine mer : un pétrolier sanctionné transfère sa cargaison vers un autre bâtiment, souvent immatriculé sous pavillon de complaisance, avant que le chargement ne reparte vers la Chine.
Avant la guerre, la Chine absorbait 80 à 90 % des exportations pétrolières iraniennes, selon Al-Monitor. Le WSJ souligne que Pékin facilite cette flotte en immatriculant légalement nombre de ses navires dans des villes chinoises et en fournissant une partie de leurs équipages. Les raffineries indépendantes chinoises, surnommées les «teapots», achètent l'essentiel de ce pétrole à prix cassé.
La route terrestre
Le deuxième circuit concerne le commerce non pétrolier, et il illustre l'écart entre la stratégie et son exécution. Selon un reportage du Financial Times publié le 18 septembre depuis le poste-frontière turc de Gürbulak, plus de 80 % des 180 millions de tonnes du commerce extérieur iranien transitaient par la mer avant la guerre.
Avec le blocus naval américain, Téhéran a basculé une partie de ses échanges vers ses sept frontières terrestres, la Turquie en tête : le commerce bilatéral a progressé de 19 % au premier semestre, à 3,2 milliards de dollars, selon les douanes turques citées par le quotidien britannique.
Mais deux jours plus tôt, le 16 septembre, le WSJ documentait un engorgement sévère de ces mêmes routes. Côté turc, 3 700 camions étaient bloqués sur le sol iranien, avec des délais atteignant 20 jours, selon Ehsan Malekzadeh, président de l'association iranienne des transporteurs internationaux, cité par l'agence Mehr. Côté pakistanais, 700 camions attendaient en permanence, mais seuls 40 étaient autorisés à passer chaque jour.
Le coût de ce transport terrestre est net : transporter un conteneur de Chine vers l'Iran par voie terrestre coûte désormais 12 000 dollars, contre 3 000 dollars par mer, selon Majidreza Hariri, président de la chambre de commerce Iran-Chine cité par DW.
Le même expert évalue à 18 milliards de dollars par an le surcoût total du blocus naval, selon le Financial Times. La fragilité de ces routes alternatives s'est illustrée le 12 septembre, quand l'Irak a temporairement fermé sa frontière avec l'Iran après avoir accusé Téhéran d'avoir utilisé son territoire pour une attaque contre l'Arabie saoudite, forçant des camions d'oignons iraniens à rebrousser chemin, selon le WSJ.
La pression sur l'aviation iranienne franchit d'ailleurs un nouveau palier : Scott Bessent a annoncé lundi que l'ensemble des compagnies aériennes iraniennes seraient interdites de vol dans le monde entier à partir du 23 septembre, sous peine pour tout prestataire – carburant, services d'escale, billetterie – d'être exclu du système bancaire en dollars.
L'architecture russe
Le troisième circuit est moins logistique que stratégique. Un document russe de 44 pages, obtenu par Fox News et consulté par Asharq Al-Awsat, révèle une feuille de route approuvée par Moscou le 2 septembre 2024 pour la période 2024-2026, prévoyant des circuits financiers alternatifs, l'usage des monnaies nationales dans les transactions bilatérales, le renforcement de la coopération nucléaire autour de la centrale de Bouchehr, exploitée par Rosatom, ainsi que la production en Iran de pièces détachées pour avions russes.
Keti Korkiya, analyste au programme Russie de la Foundation for Defense of Democracies, a examiné le document pour Fox News. Elle en relativise le contenu : la plupart des collaborations qu'il décrit étaient déjà publiques. Ce qui est révélateur, selon elle, c'est l'architecture d'ensemble que Moscou cherche à bâtir pour réduire la vulnérabilité des deux pays à la pression occidentale.
Ces trois circuits se combinent, mais aucun ne fonctionne sans friction. Depuis le lancement d'Economic Outcast, le Trésor américain a déjà élargi ses cibles à la banque russe VTB, pour ses relations avec des banques iraniennes sanctionnées, puis à 36 entités liées au secteur aérien iranien.
En face, Téhéran diversifie ses routes plus vite que Washington ne parvient à les fermer, mais paie ce contournement au prix fort : une inflation alimentaire à 128 %, des délais de plusieurs semaines à ses propres frontières, et un coût de transport quadruplé pour son commerce avec la Chine.