Derrière l'annonce spectaculaire de Vienne, un gisement dont l'ampleur réelle reste, pour l'essentiel, encore scellée.
Lundi, à la tribune de la 70ᵉ Conférence générale de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), le ministre saoudien de l'Énergie, le prince Abdulaziz ben Salmane, a annoncé un chiffre qui a immédiatement retenu l'attention des spécialistes du secteur minier mondial: 110 millions de tonnes de minerai. Mais que sait-on réellement de ce que contient le sous-sol saoudien?
Un gisement trois fois plus vaste que ce que l'on savait déjà
Le gisement n'est pas une découverte au sens strict. Jabal Sayid, dans la région de Médine, est une mine de cuivre en exploitation depuis plusieurs années, opérée conjointement par Ma'aden et le groupe canadien Barrick Mining. Selon Rare Earth Exchanges, le rapport de référence «Red Book», publié en 2022 par l'OCDE et l'Agence internationale de l'énergie atomique sur les ressources mondiales d'uranium, l'avait déjà recensé: il évaluait alors le site à 34 millions de tonnes de ressources inférées, avec une teneur de 415 parties par million (ppm) d'uranium et 1.698 ppm de thorium, soit environ 14.135 tonnes d'uranium contenu. Le nouveau chiffre avancé par le ministre, 114 millions de tonnes (110 millions selon plusieurs agences internationales), représente donc plus de trois fois ce volume déjà répertorié: une réévaluation géologique majeure, dont les teneurs et volumes exacts restent toutefois non divulgués par les autorités saoudiennes.
Terres rares et uranium: une double promesse encore sans teneur chiffrée
Sur la composition du minerai, le ministre a évoqué de «fortes concentrations» d'éléments de terres rares, en particulier de terres rares lourdes, les plus recherchées industriellement, associées à des «concentrations prometteuses» d'uranium. C'est là que s'arrête, pour l'instant, la précision officielle. Ni le taux de terres rares totales, ni la teneur en uranium du nouveau tonnage, ni le taux de récupération escompté n'ont été communiqués par Riyad. Plusieurs publications spécialisées ont relevé ce silence: 110 millions de tonnes de roche minéralisée ne signifient pas 110 millions de tonnes de terres rares ou d'uranium valorisables. La part réellement exploitable dépendra d'analyses économiques qui n'ont pas encore été rendues publiques.
L'uranium caché dans les engrais: la piste Orano
Deuxième filière détaillée par le ministre: la récupération d'uranium à partir de l'acide phosphorique produit dans les usines d'engrais du nord du Royaume, deuxième exportateur mondial de fertilisants phosphatés. Les essais pilotes menés avec le français Orano auraient donné des résultats économiques encourageants, au point d'aboutir à un mémorandum d'entente signé en août dernier, lors de la visite du prince héritier Mohammed ben Salmane en France. Là encore, aucun volume ni aucune teneur n'a été rendu public.
Un partenariat américain à plus d'un milliard de dollars
C'est sur le volet industriel que les chiffres sont, pour une fois, précis, mais ils concernent moins l'extraction elle-même que sa transformation. Annoncé le 19 novembre 2025, le partenariat entre Ma'aden et l'américain MP Materials pour construire une raffinerie conjointe de terres rares prévoit que Ma'aden détienne au moins 51% de la coentreprise, contre 49% pour MP Materials et le département de la Guerre américain, qui en assurera le financement à titre non récursoire. MP Materials s'est par ailleurs engagé à investir plus d'un milliard de dollars sur le sol américain et à y créer plus de 1.000 emplois industriels, un volet américain du projet bien plus documenté, à ce stade, que le volet extraction en Arabie saoudite elle-même.
Ce que Riyad ne dit pas encore
Au final, l'annonce de Vienne dessine une ambition claire: bâtir une chaîne de valeur complète, de la mine au yellowcake. Mais elle repose sur un tonnage brut dont la valeur économique réelle reste, pour l'instant, une inconnue publique. Ni études de faisabilité, ni classification officielle des ressources (inférées, indiquées ou prouvées), ni calendrier d'exploitation commerciale n'ont été communiqués. Plusieurs analystes du secteur minier ont jugé utile de le rappeler, dans un contexte où l'annonce a surtout servi à réaffirmer, devant l'AIEA, l'attachement du Royaume à un programme nucléaire civil transparent et conforme au Traité de non-prolifération.