Dans les ateliers, les souks et les villages du Liban, certains métiers survivent encore grâce à quelques mains, quelques outils et une transmission devenue fragile. Cordonniers, fondeurs, verriers, dinandiers ou brodeuses perpétuent des gestes que l’industrie, la crise et l’absence de relève menacent de faire disparaître. Cette série explore ces savoir-faire, ceux qui les perpétuent encore et ce qu’ils racontent du Liban, de son histoire sociale et de ses transformations.
À première vue, ce n’est qu’un damier. Mais lorsqu’on s’en approche, la surface se fragmente en dizaines de pièces minuscules, baguettes de bois teinté, éclats de nacre, filets décoratifs, étoiles et losanges répétés avec une précision presque géométrique. Sur les tables de trictrac libanaises, le décor n’est pas imprimé. Il est construit, découpé, incrusté, ajusté puis poli jusqu’à ce que les différentes matières semblent ne former qu’une seule surface.
Cette exigence explique à la fois la beauté et la fragilité du métier. Là où une production standardisée peut reproduire le même motif à grande échelle, l’artisan doit composer chaque élément et corriger les moindres écarts. Le trictrac devient alors davantage qu’un jeu. Il sert de support à un art décoratif où le bois et la nacre dialoguent dans quelques dizaines de centimètres carrés.
Un jeu devenu terrain de décor
Le trictrac possède une longue histoire au Levant, mais l’intérêt du sujet se situe moins dans le jeu lui-même que dans l’objet fabriqué autour de lui. Sa surface plane, divisée en zones géométriques, se prête parfaitement aux compositions décoratives. Le plateau devient ainsi un espace où motifs, couleurs et matières peuvent être organisés avec une grande précision.
La tradition libanaise ne se limite d’ailleurs pas aux tables de jeu. Les mêmes techniques ont été utilisées sur des coffrets, plateaux, boîtes, petits meubles et objets décoratifs. Mais le trictrac est devenu l’un des supports les plus immédiatement identifiables, parce qu’il associe usage quotidien et travail d’ornement.
Cette double fonction explique sa longévité. Un plateau peut rester dans une maison pendant des décennies, servir régulièrement, puis être transmis. Il porte donc à la fois les marques du jeu et celles du travail de l’artisan.
Marqueterie et incrustation, deux gestes différents
On parle souvent de marqueterie pour désigner l’ensemble du décor, mais les techniques sont différentes. La marqueterie consiste à assembler plusieurs éléments de bois de couleurs ou d’essences distinctes afin de construire un motif. Des baguettes fines sont préparées, organisées selon une composition géométrique puis collées ensemble. Une fois le bloc obtenu, il peut être découpé en lamelles successives, chacune révélant le même dessin. C’est un principe proche d’une mosaïque fabriquée dans l’épaisseur avant d’être révélée par la coupe.
L’incrustation de nacre fonctionne autrement. Le motif est tracé sur la surface, puis le bois est creusé exactement à l’endroit où la matière décorative devra prendre place. Chaque fragment de nacre est découpé, ajusté puis inséré dans la cavité avant d’être collé et poli. La difficulté est double. La nacre est fragile et peut se casser pendant la taille, tandis que le logement creusé dans le bois doit être suffisamment précis pour éviter les jours ou les irrégularités. Dans un cas, le motif est construit avant d’être posé. Dans l’autre, on prépare d’abord sa place dans la matière.
Faire naître la géométrie
La précision commence bien avant la finition. Pour produire une composition régulière, les baguettes de bois doivent être sélectionnées, calibrées puis parfois teintées. Elles sont ensuite assemblées selon une séquence prévue à l’avance. Une étoile ou un losange ne naît donc pas au hasard : chaque ligne existe déjà dans l’ordre des éléments avant que le décor final n’apparaisse. Cette anticipation est essentielle. Une erreur minuscule dans un faisceau de baguettes se répétera ensuite sur toutes les tranches découpées.
Le travail demande donc une discipline presque mathématique. Les motifs géométriques peuvent paraître répétitifs, mais leur régularité dépend d’une succession d’ajustements manuels.
Avec la nacre, la logique change encore. Chaque pièce reflète différemment la lumière, possède sa propre épaisseur et ses propres irrégularités. L’artisan doit tenir compte de cette matière pour obtenir une surface finale homogène. C’est là que la marqueterie s’éloigne d’un simple décor appliqué. Le motif est littéralement construit dans la matière.
Pourquoi le trictrac est devenu emblématique
Le plateau de trictrac offre un support idéal parce qu’il réunit structure, symétrie et répétition. Les triangles du jeu imposent déjà un rythme visuel auquel viennent s’ajouter bordures, rosaces, étoiles ou filets décoratifs. L’objet peut alors être très sobre ou au contraire extrêmement chargé. Certains plateaux privilégient quelques contrastes de bois. D’autres accumulent nacre, motifs géométriques et incrustations jusqu’à transformer le jeu en pièce d’apparat. Cette diversité explique aussi pourquoi la technique a pu continuer à évoluer. Le même savoir-faire peut servir à reproduire des compositions traditionnelles ou à produire des objets plus contemporains.
La préservation du métier ne passe donc pas nécessairement par la répétition exacte des anciens modèles. Elle peut aussi venir de nouvelles formes, de nouvelles couleurs et de nouveaux usages. Ce qui doit rester, c’est la maîtrise du geste.
La fabrication artisanale face à la standardisation
C’est ici que la fragilité économique apparaît le plus clairement. Une production industrielle peut imiter l’aspect d’un décor complexe par impression, placage, découpe mécanique ou reproduction en série. L’effet visuel est obtenu avec une régularité parfaite et à un coût beaucoup plus faible. L’artisan, lui, doit choisir les matières, préparer les baguettes, assembler les motifs, découper, coller, incruster, poncer et vernir. Une pièce complexe peut mobiliser plusieurs jours ou plusieurs semaines. Le problème n’est donc pas que l’industrie saurait mieux faire. Elle fait autrement, et surtout avec une logique de volume.
Cette différence change profondément le marché. Pour un client qui cherche seulement un plateau fonctionnel ou décoratif, la production standardisée suffit souvent. Le travail artisanal s’adresse davantage à ceux qui accordent une valeur à l’unicité, au geste et à la provenance.
La survie du métier dépend donc d’un changement de regard : il faut reconnaître ce que l’objet industriel ne restitue pas complètement, la part d’ajustement, de matière et de savoir incorporée dans chaque pièce.
Un savoir qui ne se numérise pas complètement
La marqueterie libanaise continue à exister dans quelques ateliers et à inspirer des créations contemporaines. Les motifs peuvent être dessinés sur ordinateur, les compositions préparées numériquement et certaines découpes assistées par des outils modernes. Mais la technologie ne remplace pas tout.
Elle peut aider à concevoir, accélérer certaines étapes et standardiser une partie du processus. Elle ne sait pas encore juger à la place de la main si un morceau de nacre va se fissurer, si une baguette de bois doit être reprise d’un demi-millimètre ou si un motif perd son équilibre après assemblage. C’est dans cette zone que le métier reste artisanal.
La transmission consiste donc moins à apprendre une recette qu’à accumuler une sensibilité aux matières, aux proportions et aux défauts. Cette connaissance se construit par la pratique et l’observation.
C’est finalement là que se joue l’avenir de la marqueterie libanaise. Pas dans notre capacité à conserver quelques beaux trictracs derrière une vitre, ni même à reproduire leurs dessins grâce aux outils numériques. Un motif se copie facilement. Une technique beaucoup moins.
Si ces objets deviennent seulement des souvenirs décoratifs, leur apparence survivra peut-être très longtemps. Mais le savoir qui permet de choisir le bois, d’ajuster la nacre et de construire une géométrie sans la réduire à une impression aura disparu derrière l’image qu’il avait créée.
Préserver la marqueterie signifie donc accepter une évidence que la production de masse nous a fait oublier : la valeur d’un objet ne réside pas seulement dans ce que l’on voit, mais aussi dans ce qu’il a fallu savoir pour le fabriquer.
La vraie partie de trictrac se joue, désormais, autour du geste qui permettra d’en fabriquer encore.
Prochain article: Les brodeuses, une mémoire dans le fil
Marqueterie ou incrustation ?
La marqueterie consiste à assembler de fines pièces ou baguettes de bois afin de former un motif décoratif appliqué à une surface. L’incrustation fonctionne autrement: on creuse le bois pour y insérer un autre matériau, notamment de la nacre. Sur les trictracs levantins, les deux techniques peuvent être associées, ce qui explique pourquoi le mot «marqueterie» est souvent utilisé dans un sens plus large pour désigner l’ensemble du décor.


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