Les impasses institutionnalisées 
©Ici Beyrouth

Les contradictions de l’État libanais ne peuvent plus être comptabilisées, car elles sont aporétiques, elles sont celles d’un État qui ne se reconnaît pas comme tel et qui défère ses responsabilités à des extraterritorialités de fait. Le paradoxe tient au fait que ledit État préfère s’en remettre aux impondérables d’un contexte régional volatile plutôt que d’en référer à la constitution qui est à la source de sa légitimité. C’est à partir de ces prémisses que l’État libanais se projette dans une diplomatie de haute mer alors que les éléments premiers de l’existence étatique font défaut.

Il a fait défaut en signant la trêve de 2024 instrumentalisée par le Hezbollah afin de se réorganiser, reconstituer son arsenal et reprendre les attaques qui sont à l’origine de la guerre de 2026. La reprise des hostilités aurait été impossible si l’État libanais s'était acquitté de ses obligations statutaires au lieu de servir de couverture à la nouvelle stratégie de déstabilisation du pouvoir iranien. L’État s’est intentionnellement dessaisi de sa souveraineté en concédant au Hezbollah la nouvelle latitude opérationnelle et en lui fournissant la couverture pseudo-juridique dont il a excipé. 

L’effondrement du processus hypothétique de pacification est un acte délibéré cautionné par un État qui peine à s’assumer et à défendre ses lettres de créance. Quels que soient les faux prétextes évoqués, ils peuvent difficilement justifier ses défaillances et celles des nouveaux responsables qui ont coché tous les indicateurs d’une gouvernance en état de faillite effective. Les pétitions de principe invoquées tout au long du nouveau parcours n'aboutissent ni à des politiques alternatives, ni à la suggestion de leur possibilité. Les raisons qu’on peut énumérer sont multiples. Elles comprennent notamment la peur, les restrictions idéologiques, la soumission aux rapports de force, quoique fragilisés. Elles incluent également le refus d’aborder la question de la pacification des frontières avec l’État d’Israël, ainsi que l’état de guerre qui a engendré sept décennies de conflits ouverts, se nourrissant de toutes les dynamiques passées ou futures. 

Ceci est d’autant plus inquiétant que l’État libanais, au lieu de se départir des prémisses idéologiques qui ont soutenu ces conflits, les a reprises à son propre compte. Cela s'est produit malgré le fait qu’elles contredisaient totalement les stipulations des accords contractés et compromettaient les chances d’une paix impérative. Bien au contraire, ils ont servi de prétexte à de nouvelles dynamiques guerrières qui ont détruit les conditions mêmes d’une paix réelle. Comment s’extraire de cet engrenage infernal dès lors que la dynamique étatique semble s’étioler au point de départ? Celui d’une quête volontaire de paix, de rejet des préjugés idéologiques qui ont servi de justificatif à des conflits pérennisés et aux fossilisations qui en ont résulté? 

Ces considérations s'accompagnent des difficultés d'un désordre régional que l'on peine à dénouer. Ces difficultés surviennent tant que la politique impériale du régime islamique iranien continue de nourrir l'illusion de la restauration du statu quo ante et de la réhabilitation des plateformes opérationnelles intégrées. Le pari sur les élections américaines, la perpétuation de l’état d’instabilité, la propulsion des guerres civiles et leur institutionnalisation et la poursuite de la radicalisation idéologique ont fini par induire des mimétismes. Ces derniers ont conduit à des contre-radicalisations de tous bords, à la fragilisation de l’ordre régional déjà éprouvé, et à la création de nouvelles polarisations structurées autour d’un pôle sunnite émergent (Arabie saoudite, Turquie, Pakistan). 

On peut difficilement imaginer des scénarios réalistes de résolution des conflits et de modération en l’absence d’un rapport de force inédit. Le renforcement du pouvoir d’arbitrage des États-Unis, seuls habilités à créer les conditions d'une dynamique de paix réaliste fondée sur la recherche négociée de solutions à des conflits pérennisés, est incontournable. Autrement, le régime iranien est non seulement imperméable aux schémas de conversion, mais il est résolument déterminé à saboter tous les virages qui remettent en question sa volonté de puissance, réduisent son périmètre d’influence, et bloquent ses ambitions impériales. Le retour des puissances régionales s’est effectué, les lignes de clivages internationales ont réémergé et les sociétés régionales sont renvoyées à leurs anachronismes et aux impasses d’un ordre régional profondément désarticulé.

Les remaniements du paysage géostratégique ouvrent la voie à des choix alternatifs et à des réaménagements des architectures sécuritaires dans une région en pleine convulsion. La politique de subversion iranienne a perdu son exclusivité. Cette situation a ouvert la voie à des dynamiques conflictuelles et à des réalignements géopolitiques. Nous avons dorénavant affaire à des dynamiques mutantes qu'il serait judicieux de scruter scrupuleusement si l'on souhaite parvenir à des rééquilibrages systémiques et mettre fin aux vides sécuritaires tant convoités par les impérialismes musulmans en concurrence.

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