La génération libanaise des « plans B »

Au Liban, l’avenir professionnel ne se construit plus toujours en ligne droite. Pour une partie de la jeunesse, trouver un emploi ne suffit pas : il faut aussi pouvoir travailler à distance, développer une activité indépendante, candidater à un master à l’étranger ou préparer un éventuel départ. Ces projets ne se succèdent pas nécessairement. Ils avancent souvent en parallèle, comme autant de portes de sortie dans un pays où les repères économiques et sociaux restent fragiles.

À 22 ans, Nour, étudiante en communication, a déjà commencé à préparer son master. Elle souhaite d’abord travailler au Liban, mais elle se renseigne également sur les emplois à distance et les programmes de master proposés à l’étranger.

« Pour l’instant, je me vois travailler au Liban. Mais en même temps je me dis que si j’ai l’occasion de partir, au moins je serai prête. La situation du pays n’est pas stable. »

Son parcours résume une nouvelle manière de se projeter : ne pas nécessairement abandonner un premier choix, mais éviter de lui accorder une confiance absolue.

Le coût de l’incertitude

Cette prudence n’est pas apparue dans le vide. Depuis 2019, la crise économique a bouleversé les conditions de vie et les perspectives professionnelles au Liban. Après une croissance de 3,5 % en 2025, l’économie devrait se contracter de 6,4 % en 2026, selon la Banque mondiale, qui souligne que la reprise amorcée l’an dernier a été interrompue par la reprise du conflit. L’institution prévoit également une inflation de 17,5 % cette année.

Pour les jeunes qui entrent aujourd’hui dans la vie active, ces chiffres se traduisent par une question très concrète: sur quelle stabilité peut-on réellement compter ?

La réponse n’est pas toujours de quitter le pays. Elle peut consister à réduire sa dépendance à un seul employeur, à un seul secteur ou à une seule source de revenus.

C’est le choix de Karim, 24 ans. Employé dans une entreprise technologique libanaise, il consacre également une partie de son temps au freelance.

« Je veux garder mon travail parce qu’il m’apporte de l’expérience et une certaine stabilité. Mais je sais aussi que les choses peuvent changer rapidement. Avec le freelance, je construis quelque chose qui m’appartient et qui peut continuer même si mon emploi actuel disparaît », explique-t-il.

Son activité secondaire n’est donc pas simplement un complément financier. Elle constitue une forme de mobilité professionnelle: travailler pour plusieurs clients, développer un réseau hors du Liban et acquérir des compétences qui peuvent être valorisées sur d’autres marchés.

La Banque mondiale identifie d’ailleurs le numérique, le travail à distance et les activités indépendantes comme des pistes susceptibles d’élargir les possibilités professionnelles des jeunes Libanais.

Le départ comme possibilité, pas comme verdict

Pour d’autres, l’horizon s’élargit par les études.

Maya, 21 ans, prépare actuellement plusieurs candidatures pour poursuivre un master en bio-informatique en Europe. Elle refuse pourtant de présenter cette démarche comme une décision définitive de quitter le Liban.

« Je ne sais pas encore où je travaillerai après mon master. Je pourrais rester à l’étranger si je trouve une bonne opportunité, mais je pourrais aussi revenir. Ce qui est important pour moi, c’est d’avoir le choix au moment où je devrai décider », dit-elle.

Cette nuance est essentielle. Dans les conversations sur l’émigration libanaise, le départ est souvent présenté comme une rupture: partir ou rester, ici ou ailleurs. Chez certains jeunes, la frontière est aujourd’hui beaucoup moins nette.

Un diplôme étranger peut être envisagé comme un investissement professionnel. Une expérience internationale peut servir à revenir avec davantage de qualifications. Une candidature peut être déposée sans que le billet d’avion soit déjà réservé.

L’émigration cesse ainsi d’être uniquement une destination. Elle devient parfois une possibilité que l’on prépare sans savoir si elle sera finalement empruntée.

Préparer une sortie sans vouloir quitter

Rami, 25 ans, travaille dans le secteur médical. Il a commencé à réunir les documents nécessaires à une éventuelle demande de visa, tout en poursuivant sa carrière au Liban.

« Je ne suis pas certain de vouloir vivre ailleurs. Mais je veux pouvoir le faire si j’en ai besoin. Pour moi, préparer un visa ne veut pas dire que je vais partir demain. C’est éviter de me retrouver sans solution si les choses changent », explique-t-il.

Son témoignage montre une autre facette du phénomène : le « plan B » peut exister sans même avoir de date.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une fuite organisée, mais d’une anticipation. Dans un environnement marqué par des changements économiques et sécuritaires répétés, certains jeunes préfèrent préparer leur mobilité avant qu’une circonstance ne les y oblige.

Une jeunesse en état de veille

Derrière le freelance, les candidatures universitaires et les démarches administratives se dessine donc une même transformation: l’incertitude n’est plus seulement subie. Elle influence directement la manière dont les jeunes prennent leurs décisions.

Le phénomène dépasse d’ailleurs le seul domaine professionnel. Choisir un logement, investir dans une formation, accepter un premier emploi ou envisager une vie indépendante peut désormais être accompagné d’une question supplémentaire: et si les circonstances changent?

C’est là que la multiplication des projets devient incertaine. D’un côté, elle témoigne d’une capacité d’adaptation. Les jeunes diversifient leurs compétences, leurs revenus et leurs perspectives afin de pouvoir réagir rapidement. De l’autre, devoir constamment envisager une issue de secours peut rendre difficile la construction d’un sentiment de sécurité.

Quand le plan B devient le plan initial

La génération des « plans B » n’est donc pas nécessairement celle qui a déjà choisi de partir. Elle est peut-être surtout celle qui a cessé de croire qu’un seul chemin suffira.

Nour veut commencer sa carrière au Liban tout en gardant d’autres portes ouvertes. Karim développe une activité qui lui permet de ne pas dépendre entièrement d’un employeur local. Maya envisage un master à l’étranger sans décider pour autant de son pays d’installation. Rami prépare la possibilité d’un départ sans avoir arrêté sa décision.

Leurs trajectoires diffèrent, mais leur raisonnement se rejoint: ne pas attendre que l’incertitude impose un choix pour commencer à se préparer.

Dans un pays où les crises ont rendu les projections à long terme plus fragiles, le véritable changement n’est donc pas que les jeunes aient davantage envie de partir. C’est qu’ils construisent désormais leur avenir avec la possibilité du changement déjà intégrée.

Dans un pays où l’incertitude est devenue une constante, le plan B n’est plus le scénario prévu en cas d’échec. Il fait désormais partie du plan.

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