Cinq arrestations, des armes et des explosifs saisis dans le Akkar, des recrues venues du littoral syrien, un ancien officier des renseignements de Bachar el-Assad reconverti en vendeur de café et, au bout de la chaîne, des contacts avec des cadres de l’ancien régime installés à Moscou. L’affaire qui se dessine aujourd’hui au Liban ressemble moins à la découverte d’une cellule isolée qu’à la mise au jour d’un dispositif transfrontalier dont les ramifications pourraient s’étendre du nord du Liban jusqu’au cœur de la Russie.
Selon des sources judiciaires et sécuritaires citées par plusieurs médias libanais et syriens, et confirmées par une source sécuritaire consultée par Ici Beyrouth, les services libanais ont arrêté cinq personnes, trois Syriens et deux Libanais, dans le cadre d’une enquête portant sur un réseau soupçonné d’avoir fait entrer au Liban des sympathisants de l’ancien régime syrien, avant de les loger, de les entraîner puis de les renvoyer en Syrie. Le service de renseignements des Forces de sécurité intérieure (FSI) poursuit désormais l’enquête sous la supervision du procureur général près la Cour de cassation, Ahmad Rami Hage.
Le nom qui revient au centre du dispositif est celui d’Ali Safi, présenté par les mêmes sources comme un ancien colonel des renseignements de l’armée de l’air syrienne ayant exercé dans la région côtière. Installé dans le Akkar, il aurait dissimulé son passé sous une activité de vendeur de café, tout en assurant la coordination locale avec d’anciens responsables militaires syriens. Les informations divergent toutefois sur certains éléments de son identité et de son ancien poste, ce qui devra être clarifié par l’enquête officielle.
Le réseau et ce que l’on sait
Le mode opératoire décrit par les enquêteurs indique que les recrues auraient franchi clandestinement la frontière par petits groupes, avant d’être prises en charge dans le nord du Liban. Toujours selon les éléments de l’enquête, une cinquantaine de personnes auraient été acheminées vers le Liban depuis le littoral syrien, avant d’être prises en charge par le réseau.
Certaines recrues auraient ensuite été transférées vers la banlieue sud de Beyrouth, puis vers la Békaa, où elles auraient reçu une formation militaire. Les enquêteurs cherchent notamment à déterminer qui fournissait les armes et les explosifs, qui finançait ces déplacements et qui contrôlait les sites utilisés pour l’entraînement.
De la Russie au littoral syrien, via le Liban
Quid de la piste russe ? Les investigations font notamment apparaître le nom de Mohammad Jaber, ancien commandant des « Faucons du désert », une milice créée en 2013 avec son frère Ayman. Issue principalement du littoral syrien, la formation avait combattu aux côtés des forces de Bachar el-Assad avant d’être dissoute. Mohammad Jaber s’est ensuite installé en Russie.
Son parcours éclaire les réseaux auxquels les enquêteurs libanais s’intéressent aujourd’hui. Dans une analyse publiée en mars 2022 par le Middle East Institute, le chercheur Gregory Waters décrivait les Faucons du désert comme une force ayant bénéficié d’un soutien militaire russe, plusieurs de ses membres ayant notamment été formés en Russie. Il relevait également que, malgré son éloignement, Jaber conservait des relais parmi ses anciens combattants et dans son entourage familial à Lattaquié. Quatre ans plus tard, le rapprochement entre ces anciens réseaux du littoral et des figures de l’ancien régime établies à Moscou mérite donc d’être examiné à la lumière des éléments apparus au Liban.
Le parcours de Jaber ne s’est d’ailleurs pas arrêté avec la dissolution de sa milice. Après la chute du régime, il a publiquement revendiqué son rôle dans l’attaque lancée en mars 2025 contre les forces du nouveau pouvoir syrien d’Ahmad el-Chareh sur le littoral. Ces affrontements avaient constitué l’une des premières grandes menaces armées contre les nouvelles autorités de Damas et déclenché des violences confessionnelles meurtrières à Lattaquié, Jablé et Baniyas.
Aujourd’hui, si les accusations au Liban se confirmaient, elle pourrait révéler la persistance, après la chute d’Assad, de réseaux capables de mobiliser d’anciens combattants du régime et de s’appuyer sur des relais régionaux pour préparer de nouvelles opérations en Syrie. Le rôle du Liban serait tel qu’il ne constitue pas seulement un territoire de passage, mais un possible espace de recrutement, d’hébergement et de préparation avant le retour des hommes vers le théâtre syrien.
Et le Hezbollah dans tout ça ?
Selon les sources citées plus haut, des éléments liés au Hezbollah auraient facilité l’hébergement et l’entraînement des recrues dans la Békaa, faits que la milice pro-iranienne a catégoriquement démentis, niant, dans un communiqué publié mercredi, tout lien avec la cellule. Elle y a dénoncé des accusations destinées à «ternir» son image et à provoquer des tensions internes au Liban.
L’implication libanaise ne se limite pas uniquement au Hezbollah. En effet, et toujours selon les éléments de l’enquête, un agent de la Sûreté générale, qui aurait travaillé comme accompagnateur d’un responsable politique, a été arrêté après avoir disparu pendant plusieurs jours. Il est soupçonné d’avoir participé au déplacement et à la dissimulation d’armes liées au réseau.
Ainsi, au-delà des cinq arrestations, les enquêteurs cherchent à reconstituer l’ensemble de la chaîne afin d’identifier ceux qui recrutent en Syrie, organisent les passages clandestins de la frontière, hébergent les hommes au Liban, assurent leur financement et leur entraînement, décident des opérations et, surtout, les prennent en charge une fois de retour en Syrie.




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