Le Liban pris dans la guerre des sanctions de Washington contre l’Iran

Le 20 août 2026, le département du Trésor américain a de nouveau désigné le Hezbollah comme étant placé sous le contrôle de la Force al-Qods des Gardiens de la révolution islamique iraniens (CGRI) et a sanctionné un réseau chargé de transférer des fonds au nom du groupe. Quatre jours plus tard, le Trésor a annoncé l’«Operation Economic Outcast», destinée à couper les sources de financement du régime iranien et de ses relais, dont le Hezbollah.

Ces deux mesures ont porté un double coup: elles visent un réseau financier lié au Hezbollah tout en avertissant que toute personne facilitant les activités du CGRI ou du Hezbollah s’expose à des sanctions, a déclaré Hagar Chemali, ancienne responsable du Trésor américain.

Déjà durement frappé par l’effondrement économique et les dysfonctionnements politiques, le Liban risque de devenir une victime collatérale de l’«Operation Economic Outcast», qui vise à démanteler le réseau financier régional de l’Iran.

Grâce à son influence sur le système financier mondial, Washington place les banques et les entreprises du monde entier face à un choix: préserver leur accès au dollar ou maintenir des relations avec le Hezbollah ou le CGRI.

Un relais de l’Iran, et non une résistance libanaise

En reclassant le Hezbollah comme une organisation placée sous le contrôle de la Force al-Qods des Gardiens de la révolution islamique iraniens, Washington cherche à remettre en cause le récit selon lequel le groupe serait un mouvement de «résistance» libanais. «La principale raison de cette décision était symbolique… Il s’agissait de montrer que le Hezbollah n’est pas une organisation libanaise indépendante, mais qu’il constitue en réalité un bras de l’Iran», a déclaré Michael Jacobson, chercheur principal au Washington Institute for Near East Policy.

La décision du Trésor américain remet en question ce récit en affirmant que le système financier du Hezbollah est directement issu d’un dispositif mis en place par l’État iranien. L’«Operation Economic Outcast» entend désormais traduire cette approche en actes, avec le lancement d’une campagne sans précédent visant à tarir les flux financiers destinés au régime iranien.

Cette campagne cible des réseaux qui s’appuient sur des sociétés-écrans et des circuits clandestins de transfert d’argent pour acheminer des millions de dollars au Hezbollah, notamment par le biais de vols commerciaux, de bureaux de change et d’entreprises opérant dans l’ombre. Le réseau de passeurs sanctionné par les États-Unis le 20 août pour avoir transféré des fonds en espèces de Turquie vers le Liban en est un exemple.

Les États-Unis sont confrontés au Hezbollah et au CGRI, deux adversaires qui prospèrent depuis longtemps dans les situations d’instabilité et savent rapidement s’adapter en faisant transiter des fonds par des circuits financiers informels. Chaque fois que la pression américaine permet de fermer l’un de ces circuits, les réseaux clandestins soutenus par l’Iran en ouvrent rapidement un autre.

«La Turquie, par exemple, n’a peut-être pas d’alliance stratégique avec le Hezbollah ou l’Iran, mais elle leur a permis à tous deux d’opérer sur son territoire et de faciliter les transferts de fonds», a déclaré Michael Jacobson à This Is Beirut.

«Des informations font régulièrement état de transferts de fonds de l’Iran vers le Liban via la Turquie, et cette activité semble se poursuivre malgré les précédentes sanctions américaines», a-t-il ajouté.

Washington adresse ainsi un message clair: les intermédiaires financiers du Hezbollah, notamment ceux chargés du transport d’espèces, figurent parmi les cibles prioritaires de son offensive mondiale en matière de sanctions. «La plupart des institutions financières à l’étranger suivent de près la liste des sanctions du Trésor américain afin de préserver leur accès au système dollar. La désignation du Hezbollah comme entité relevant du CGRI par les États-Unis aura donc une portée mondiale», a expliqué Hagar Chemali à This Is Beirut.

Préserver l’économie libanaise légitime

L’«Operation Economic Outcast» vise les réseaux financiers de l’Iran, mais l’économie fragile du Liban pourrait en subir les conséquences indirectes. Si les banques et les entreprises étrangères venaient à couper leurs liens avec le Liban, les transferts de fonds essentiels ainsi que les échanges commerciaux pourraient se tarir, aggravant encore la crise que traverse le pays.

Si les sanctions américaines de grande ampleur peuvent porter un coup au Hezbollah, elles risquent également de pousser davantage le secteur privé libanais légal vers une économie informelle, largement fondée sur les transactions en espèces. Comme l’a expliqué un ancien conseiller de la Maison-Blanche à This Is Beirut, «le Liban devrait coopérer avec les États-Unis sur ces questions, compte tenu du risque sérieux de se voir exclu du système dollar, ce qui empêcherait le pays d’accéder à de futurs financements».

L’ancien conseiller a souligné la nécessité pour les autorités de régulation libanaises, les banques et les services des douanes de faire preuve d’une totale transparence afin de distinguer clairement le système financier officiel du Liban des réseaux financiers illicites du Hezbollah.

Dans le même temps, les institutions libanaises devraient obtenir de Washington des garanties fermes afin que les transferts de fonds légitimes, le financement du commerce et l’accès aux dollars américains ne fassent pas l’objet de nouvelles restrictions. Selon l’ancien conseiller, le Liban doit démanteler l’économie parallèle fondée sur les transactions en espèces du Hezbollah et engager un programme avec le FMI, avertissant que l’expansion de l’économie parallèle ne ferait qu’accroître la vulnérabilité économique du pays.

Pour mettre en œuvre ces recommandations, un responsable libanais s’exprimant sous couvert d’anonymat a estimé que le Liban devait renforcer considérablement les procédures de vérification appliquées par les banques et leur imposer des audits fréquents et approfondis afin de détecter toute activité suspecte. Il a également souligné que la création d’une cellule spécialisée dans la lutte contre la criminalité financière, la publication régulière et transparente d’informations par les autorités, ainsi que l’accélération urgente des réformes de lutte contre le blanchiment d’argent, avec un soutien conséquent du FMI, sont essentielles pour débarrasser l’économie libanaise des réseaux financiers illicites du Hezbollah.

«Le Hezbollah lui-même n’aurait rien à gagner à voir le Liban devenir un État paria comparable à la Corée du Nord, car un isolement économique total finirait par nuire à ses propres intérêts», a déclaré Hagar Chemali.

Agir ou sombrer

Alors que Washington cible avec fermeté les intermédiaires du CGRI et du Hezbollah, il devrait mettre en place des mécanismes clairs permettant aux banques, aux entreprises et aux organisations humanitaires libanaises de démontrer leur conformité. Toute transaction «impliquant le Liban» ne doit pas être considérée comme suspecte; la politique américaine doit clairement distinguer les activités légales de celles liées au Hezbollah.

En définitive, comme l’a souligné Michael Jacobson, la nouvelle désignation du Hezbollah par Washington envoie un message fort, mais elle ne suffit pas à desserrer l’emprise de l’Iran sur le Liban. «L’approche américaine vise à rendre extrêmement coûteux, pour tout acteur qui continue de faciliter des activités commerciales liées à l’Iran ou au Hezbollah, le fait de le faire, même si cela implique de faire pression sur des alliés et des partenaires.»

Le Liban fait désormais face à une épreuve décisive. Alors que Washington considère le Hezbollah comme une entité relevant du CGRI, les autorités doivent veiller à ce que le système financier libanais reste à l’écart des réseaux iraniens. Un échec pourrait accentuer l’isolement du Liban et aggraver sa crise économique, au seul bénéfice du Hezbollah et de Téhéran.

La réussite ne devrait pas se mesurer au nombre de désignations américaines, mais à la capacité de priver le Hezbollah de ses sources de financement tout en permettant au Liban de conserver son accès aux circuits financiers internationaux légitimes. Le Liban doit agir sans tarder, au risque de s’enfoncer davantage dans les conflits de l’Iran, au détriment de sa population.

 

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