À regarder de près les évolutions politiques au Liban, on finit par s’interroger sur l’aptitude de notre pays à pouvoir rétablir sa souveraineté et à passer outre les limitations qui lui sont imposées par des agendas extérieurs. On s'interroge aussi sur sa capacité à définir les enjeux de la vie politique indépendamment du jeu pervers des simulations souverainistes et de la mainmise de fait de la politique de domination chiite. Il est significatif que ce pays n’arrive pas à fixer des échéances et des seuils de tolérance sans lesquels l’État libanais se transformerait en fiction juridique. Les notions de souveraineté limitée, discrétionnaire et carrément neutralisée sont des éléments clés dans la crise politique actuelle.
De report en report, de promesses vides en promesses vides, de diplomatie sans lendemain en diplomatie sans lendemain, les Libanais ont fini par désespérer devant le spectacle de leur pays en train de se désagréger. Rien ne fonctionne. Une constitutionnalité sans incidence sur le cours de la vie politique. Une souveraineté entièrement verrouillée. Des politiques impériales qui annulent de fait la prégnance de l’État territorial et le renvoient à son statut de relais opérationnel dont ils se servent au gré des changements de circonstances ou des mutations de rapports de force.
L’implémentation de l’accord-cadre signé conjointement par les États du Liban et d’Israël trébuche depuis deux mois en raison du rejet formel du Hezbollah, ainsi que de la mise au rancart de l’État libanais, qui se transforme, dans le meilleur des cas, en caisse de résonance pour des intérêts et des conflits difficiles à relier à un enjeu national ou à une quelconque démarche souveraine. L'État libanais s’est mué en point de convergence de toutes les politiques de décomposition qui se sont emparées de ce pays. On croit normaliser un état de fait qui ne peut sous aucun rapport se réclamer d'une légitimité de droit ou de facto.
Le Liban étant nulle part dans les dynamiques politiques qui ont développé un ectoplasme qui les met à l’abri des impératifs de la souveraineté, de l’État de droit et de ses injonctions sur le plan politique. La politique de domination chiite n’a pas de gêne à se définir à partir d’un diktat délibérément adopté par une communauté qui n’a plus d’autre rapport avec l’État libanais que celui de son instrumentalisation. L’occupation intérimaire du sud-Liban et l’effondrement de la matrice étatique confortent la politique de domination chiite. Elles sanctionnent par la même occasion la désintégration de l’État de droit au bénéfice d’une politique chiite de subversion décomplexée et prête à tous les marchandages, quels qu’en soient les acteurs. Somme toute, ils essaient de s'imposer en négociateurs obligés et alternatifs.
Nous sommes véritablement devant des dilemmes insurmontables. L’accord-cadre patauge parce que l’État a renoncé à ses prérogatives constitutionnelles au profit d’accommodements politiques hasardeux, élaborés au gré des circonstances et sans aucun engagement de principe fondé sur les stipulations de l’accord-cadre. Alors que le pouvoir en place se réfugie dans le déni des réalités, l’irresponsabilité, le refus d’agir et l’externalisation des responsabilités. La perpétuation du statut de l’État-lige remet en cause la paix civile, la possibilité de faire État et l’unique opportunité de faire aboutir les négociations. L'exécutif libanais agit comme si les extraterritorialités juridiques et politiques n'existaient pas et compose avec les réalités d'un contre-État chiite dont il s'approprie la rhétorique. Les intrications du désarmement du Hezbollah ne sont que le revers d'une politique de dessaisissement volontaire à l’avantage d'un coup d'État chiite en acte. Tous les euphémismes ne peuvent en aucun cas dissimuler la réalité de la situation.
Le Hezbollah et la communauté chiite dans son ensemble ne sont pas enclins à l’idée d’un processus de paix qui mette fin à un conflit aux variantes multiples qui a détruit la paix civile aussi bien que la paix régionale. La dérive militante et mafieuse qui s’est emparée de la communauté chiite peine à opérer le virage nécessaire qui lui permettrait de renouer avec le narratif national et civique libanais. Celui-ci est un narratif dont elle conteste la légitimité, ou dont elle s’approprie les éléments de manière sélective et résolument opportuniste.
Les difficultés de la négociation en cours se ressourcent dans une volonté de rupture. Le coup d’État chiite poursuit son cours moyennant une politique de mainmise ouverte et sans vergogne et vise en particulier la composante chrétienne perçue comme obstacle majeur à la politique de domination. Quelles que soient les intentions du pouvoir de transition, il demeure prisonnier des hypothèques posées par la politique de domination chiite. La diplomatie est interdite et ligotée, la crise financière est renvoyée aux calendes grecques, et les paralogismes de la loi sur l'amnistie nous ramènent communément aux crises de légitimité d'un État agonisant.
Les verrouillages sont multiples tant au niveau institutionnel, constitutionnel, politique ou diplomatique. Le veto chiite et les stratégies de court-circuitage vont dans tous les sens, alors que le pouvoir exécutif peine à pouvoir s’extirper des blocages institués. Nous ne sommes pas dans l’accidentel, nous sommes dans une stratégie de subversion cadencée. L’hypothèse d’un changement est invraisemblable tant que le régime iranien survit et la politique des champs opérationnels intégrés poursuit son cours. L’idéologique se nourrit des blocages stratégiques alors que le récit national et civique se rétrécit en faveur d’une guerre civile affichée.




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