Le Liban est souvent raconté à travers ses crises, ses guerres et ses dirigeants. Pourtant, disséminés dans les montagnes, les vallées et les villes subsistent des lieux presque oubliés qui racontent une autre histoire du pays. Anciennes capitales, voies ferrées abandonnées, temples cachés, sanatoriums désertés ou sites antiques méconnus, ces endroits sont les témoins silencieux d’époques révolues. Une série pour redécouvrir le Liban à travers des lieux qui ont façonné son identité.
Inauguré en 1942 pour conserver les grandes découvertes archéologiques du Liban, le Musée national se retrouve, trente-trois ans plus tard, sur la ligne de démarcation de Beyrouth. Sarcophages enfermés dans le béton, mosaïques recouvertes, réserves murées : sauver les collections devient alors une opération de survie culturelle au milieu de la guerre.
En 1975, au Musée national de Beyrouth, on commence à faire disparaître les trésors. Les statuettes, bijoux, monnaies et objets suffisamment légers pour être déplacés quittent leurs vitrines et gagnent les réserves du sous-sol. Les mosaïques sont recouvertes. Les grandes sculptures et les sarcophages, trop lourds pour être transportés, sont protégés sur place. Dès les premiers mois du conflit, certaines pièces monumentales sont enfermées dans des structures de bois et des chapes de béton destinées à les soustraire aux tirs et aux explosions. Le geste paraît presque paradoxal : pour préserver l’histoire, il faut l’ensevelir.
Le musée avait été conçu pour raconter les civilisations qui se sont succédé sur le territoire libanais. À partir de la guerre, son bâtiment commence à raconter une deuxième histoire, beaucoup plus récente : celle d’un pays dont le patrimoine se retrouve pris dans les mêmes combats que ses habitants. Situé rue de Damas, sur ce qui devient progressivement la ligne séparant Beyrouth-Est de Beyrouth-Ouest, le musée occupe l’un des secteurs les plus exposés de la capitale. Son carrefour devient un passage redouté, ses murs encaissent les tirs, ses salles sont occupées, tandis que sous le béton subsistent des œuvres découvertes à Byblos, Saïda, Tyr ou Baalbeck.
Construire un musée pour raconter un pays
L’idée de rassembler les antiquités du Liban dans une institution nationale prend forme au début du XXᵉ siècle, à mesure que les fouilles archéologiques enrichissent les collections publiques. Le bâtiment actuel est finalement inauguré en 1942, à une époque où l’archéologie devient aussi un moyen de donner une continuité historique à un territoire qui entre dans une nouvelle phase de son existence politique. Le musée n’est pas consacré à une seule civilisation : il organise un récit qui traverse la préhistoire, l’âge du Bronze, le monde phénicien, les périodes hellénistique, romaine et byzantine, puis les siècles islamiques.
Quelques pièces suffisent à mesurer ce que représente cette collection. Le sarcophage du roi Ahiram, découvert dans la nécropole royale de Byblos, porte l’une des inscriptions phéniciennes les plus célèbres. À proximité, les sarcophages anthropoïdes provenant de la région de Saïda témoignent du mélange des influences égyptiennes, grecques et phéniciennes. Des statuettes votives de Byblos, des sculptures du sanctuaire d’Echmoun, de grandes mosaïques romaines et des objets funéraires provenant de différentes régions du pays complètent un ensemble dont la cohérence ne tient pas à un style unique mais précisément à la succession des civilisations.
Au cœur de cette aventure se trouve Maurice Chéhab, archéologue et directeur général des Antiquités, qui joue pendant plusieurs décennies un rôle central dans l’enrichissement, l’étude et la conservation des collections. Sous son impulsion, le Bulletin du Musée de Beyrouth, lancé en 1937, devient l’un des principaux instruments de publication de l’archéologie libanaise. Lorsque la guerre éclate, Chéhab connaît intimement les collections et comprend immédiatement ce que leur perte représenterait.
La première urgence consiste donc à rendre les objets vulnérables invisibles. Les pièces transportables sont retirées des vitrines et descendues au sous-sol. Les accès aux réserves sont ensuite murés afin de les soustraire autant que possible aux pillages. Pour les mosaïques et les œuvres monumentales, aucune évacuation n’est réaliste. Le témoignage de l’archéologue Hareth Boustany montre qu’avec l’accord de Maurice Chéhab, lui-même, Olga Chéhab et quelques collaborateurs entreprennent dès 1975 de protéger certaines pièces trop lourdes à déplacer sous du sable, des structures de bois puis des chapes de béton.
Le choix du béton donnera plus tard au sauvetage du musée une dimension presque légendaire. Il répond pourtant à une nécessité très concrète : les rues sont dangereuses, le transport des grands sarcophages est pratiquement impossible et nul ne peut garantir l’existence d’un autre lieu plus sûr. Le musée doit donc se protéger de l’intérieur.
Quand le musée devient bunker
La géographie condamne le bâtiment à rester au cœur du conflit. La rue de Damas devient l’un des principaux axes de la ligne de démarcation. Le secteur du Musée constitue parallèlement l’un des passages permettant, lorsque les combats l’autorisent, de circuler entre les deux parties de Beyrouth. Cette position transforme le carrefour en zone stratégique et le bâtiment lui-même en point d’appui pour les groupes armés qui se succèdent dans le secteur.
À l’intérieur, la protection des œuvres progresse au rythme des périodes d’accalmie. Le contraste est saisissant. Le musée avait été conçu comme un espace où les objets devaient être vus, expliqués et mis en valeur ; sa sauvegarde exige désormais exactement l’inverse. Les vitrines se vident, les salles s’assombrissent et les œuvres les plus précieuses disparaissent derrière des murs artificiels.
Dès 1975, les mosaïques du rez-de-chaussée et plusieurs grandes pièces sont placées sous protection. Les sarcophages de la collection Ford figurent parmi les œuvres ainsi isolées sous des structures renforcées. Au fil de la guerre, ces dispositifs sont consolidés lorsque la situation l’exige. Le musée finit par ressembler à une forteresse bâtie autour de ses propres collections.
Cette protection ne sauve pas tout. Le bâtiment est gravement endommagé, des archives disparaissent, certaines pièces sont pillées ou détériorées et l’eau finit par pénétrer dans les réserves. L’humidité devient un autre ennemi, plus lent mais tout aussi dangereux, en particulier pour les matériaux organiques, le bois ou certaines terres cuites. Le musée sortira donc de la guerre profondément meurtri, même si les mesures prises dès 1975 ont permis de préserver une partie essentielle de ses œuvres monumentales.
C’est là que l’histoire prend une dimension singulière. Les pièces sauvées sous le béton n’appartiennent pas toutes à la même époque, à la même religion ou à la même région du pays. Elles viennent de Byblos, de Saïda, de Tyr ou d’autres sites, et racontent des populations qui se sont succédé pendant plusieurs millénaires. Au-dessus d’elles, le Liban contemporain se fracture. Le musée devient, presque malgré lui, l’un des rares endroits où toutes ces histoires restent physiquement réunies.
Maurice Chéhab ne verra pas la grande réouverture. Il meurt en 1994, alors que le projet de réhabilitation est sur le point de véritablement commencer. Son nom sera donné en 2011 à une salle du musée, rappelant que la sauvegarde du bâtiment ne fut pas seulement une affaire d’architecture, mais le résultat de décisions prises par quelques personnes lorsque rien ne garantissait que les combats cesseraient rapidement.
Libérer les œuvres, reconstruire la mémoire
Lorsque le conflit s’achève, le Musée national ressemble lui-même à une ruine. Il faut réparer les murs, restaurer les installations, traiter les collections, combattre l’humidité et surtout dégager sans les abîmer les grandes œuvres enfermées depuis des années. Le geste possède quelque chose d’une seconde fouille archéologique : des objets jadis extraits du sol à Byblos ou à Saïda doivent maintenant être retrouvés derrière les protections qui les ont sauvés de la guerre.
Le projet officiel de réhabilitation commence en 1995. Deux ans plus tard, en 1997, le rez-de-chaussée rouvre au public ; le premier étage suit en 1999. Ces dates ne marquent pas simplement le retour d’un musée dans la vie culturelle beyrouthine. Elles signifient que les collections enfermées pendant plus de vingt ans peuvent de nouveau remplir leur fonction première : être vues et transmettre une histoire.
La dernière grande étape concerne le sous-sol, précisément l’espace qui avait servi pendant la guerre à cacher une partie des collections. Sa restauration est engagée à partir de 2014 avec un important soutien italien. Le nouvel espace est officiellement inauguré le 7 octobre 2016. Il est principalement consacré aux pratiques funéraires et rassemble environ 520 objets, de la préhistoire à la période ottomane.
Le choix de consacrer cet espace au monde funéraire ajoute presque involontairement une nouvelle couche de sens à l’histoire du bâtiment. Le sous-sol qui avait servi à dissimuler les objets pendant les années de violence expose désormais sarcophages, tombes et pratiques liées à la mort dans les civilisations anciennes. Le lieu où l’on avait caché le passé pour l’empêcher de disparaître devient l’une des parties les plus spectaculaires du musée restauré.
Aujourd’hui, il est difficile de regarder le sarcophage d’Ahiram ou les grandes sculptures phéniciennes sans penser également à leur histoire récente. Leur valeur ne réside plus seulement dans leur ancienneté. Elles portent aussi la mémoire des caissons, du sable, des murs montés en urgence et du béton qu’il fallut ensuite casser précautionneusement pour les rendre au public.
Le Musée national de Beyrouth conserve ainsi deux chronologies superposées. La première commence plusieurs millénaires avant notre ère et traverse les civilisations qui ont occupé le Liban. La seconde commence en 1975, lorsque la guerre oblige quelques archéologues et employés à décider ce qui pouvait encore être sauvé et comment le faire. L’une appartient à l’histoire ancienne ; l’autre à une mémoire encore proche.
Les sarcophages ont finalement retrouvé la lumière, les mosaïques sont redevenues visibles et les salles ont repris leur fonction. Pourtant, le musée ne raconte plus seulement les peuples qui ont habité ce territoire. Il conserve désormais aussi la mémoire de ceux qui, au milieu des combats, décidèrent que les traces du passé devaient survivre à ceux qui se disputaient le présent.
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Maurice Chéhab, l’homme qui protégea le musée
Archéologue né en 1904, Maurice Chéhab fut pendant plusieurs décennies l’une des principales figures de la Direction générale des Antiquités et du Musée national de Beyrouth. Lorsque la guerre éclate en 1975, il participe avec une petite équipe à la mise en sécurité des collections : les objets transportables sont descendus dans les réserves, les accès sont murés et les œuvres monumentales sont progressivement protégées par du sable, du bois puis du béton. Hareth Boustany, Olga Chéhab et quelques collaborateurs participent directement à cette opération menée dans l’urgence. Ces mesures permettront à plusieurs pièces majeures de traverser le conflit. Maurice Chéhab meurt en 1994, avant le lancement effectif de la grande réhabilitation du musée l’année suivante. En 2011, une salle portant son nom est inaugurée au Musée national en hommage à celui qui contribua à préserver une part essentielle du patrimoine archéologique libanais.





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