Argentine-Israël: une diplomatie très personnelle
Photo diffusée par le bureau de presse de la présidence argentine montrant le président argentin Javier Milei (à gauche) et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu levant le pouce lors d'une réunion bilatérale en marge de l'Assemblée générale des Nations Unies, à New York, le 25 septembre 2025. ©HANDOUT/ARGENTINA'S PRESIDENCY PRESS OFFICE/AFP

«Javier [Milei], tu es un véritable ami, un grand ami. Nous te soutenons, nous soutenons l'Argentine, de multiples façons», déclarait le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou au président argentin Javier Milei, quelques heures avant la finale de la Coupe du monde.

Loin de se limiter au football, le soutien israélien à l’Argentine témoigne des liens étroits entre les deux pays, et plus encore de la relation personnelle entre Netanyahou et Milei. Si l’Argentine entretient depuis longtemps des relations cordiales avec Tel-Aviv, ces dernières ont connu un bond considérable depuis l’élection du nouveau président argentin en décembre 2023.

Quand la finale devient un affrontement Israël-Palestine

À l’occasion du match Espagne-Argentine et plus globalement durant toute la compétition, l’Argentine a pu compter sur un soutien israélien particulièrement marqué, notamment de son gouvernement. Le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, avait ainsi déclaré à l’ambassadeur d’Argentine en Israël, le rabbin Shimon Axel Wahnish, que «tous les Israéliens patriotes soutiennent l'Argentine. Allez l'Argentine!».

Même son de cloche chez le ministre israélien de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, qui a affirmé: «Nous aimerons ceux qui aiment Israël. Allez l'Argentine !» Plusieurs responsables et ministres israéliens ont ainsi affiché leur soutien public à Buenos Aires.

 

Il faut dire que la finale de la Coupe du monde avait des allures, notamment sur les réseaux sociaux, d’un affrontement symbolique entre le camp pro-israélien et le camp pro-palestinien. D’un côté l’Argentine avec son président Javier Milei qui a fait du soutien à Israël un axe majeur de sa politique étrangère et de l’autre côté l’Espagne dont le gouvernement s’est illustré par ses prises de position en faveur de la Palestine.

Les deux figures emblématiques de ces équipes, Lionel Messi et Lamine Yamal, incarnaient également, en deux images, la portée géopolitique de ce match. D’un côté, la photo de Lionel Messi devant le Mur des Lamentations portant une kippa lors d’un voyage du FC Barcelone en Israël en 2013. De l’autre, celle de Lamine Yamal brandissant un drapeau palestinien lors de la parade du FC Barcelone pour célébrer le titre de champion d’Espagne.

Une analogie qui se retrouve jusque dans la presse israélienne: la veille de la finale, plusieurs journaux israéliens comme le Jerusalem Post et le Times of Israel ont ainsi titré sur l’affrontement par procuration entre la Palestine et Israël.

Mais le soutien israélien à l’Argentine ne s’arrête pas uniquement à la classe politique. Selon un sondage cité par Times of Israel, l’Argentine était la grande favorite des Israéliens durant la Coupe du monde, avec 38% des répondants israéliens qui espéraient la voir remporter la compétition.

Des liens anciens mais contrastés

Le 14 février 1949, l’Argentine devient le troisième pays au monde à reconnaître officiellement l’État d’Israël. Elle devient également le premier pays d’Amérique latine à conclure un accord commercial bilatéral avec le nouvel État, signé en 1950. Une proximité diplomatique qui peut surprendre au regard de la distance géographique entre les deux pays, mais aussi du contexte politique argentin de l’époque. Dans les années qui suivent la Seconde Guerre mondiale, Buenos Aires va accueillir en effet plusieurs milliers d’anciens responsables et collaborateurs nazis.

Mais l’Argentine possède également une longue tradition d’accueil de populations juives. En effet, selon une étude de l’université hébraïque de Jérusalem datée de 2020, 179 500 Juifs vivent dans le pays, soit la plus importante communauté juive d’Amérique latine.

La présence juive en Argentine remonte au XVIᵉ siècle. Au fil des persécutions, une petite communauté se développe principalement à Buenos Aires, notamment avec l’arrivée de populations juives venues d’Espagne et du Portugal.

Mais c’est surtout à partir des années 1880 que l’immigration juive prend une véritable ampleur. Le président argentin, Julio Argentino Roca, promulgue un décret qui invite spécifiquement les Juifs russes à venir s’installer dans le pays. L’objectif est alors de peupler et de mettre en valeur les nouvelles terres agricoles conquises par l’État argentin lors des campagnes militaires menées contre les populations autochtones. Cette politique contribue à l’arrivée de dizaines de milliers de Juifs originaires de l’Empire russe et de Roumanie au cours des décennies suivantes.

L’arrivée d’Adolf Hitler au pouvoir en 1933 provoque une nouvelle vague d’immigration. Près de 45.000 Juifs européens gagnent l’Argentine, parfois de manière clandestine, pour fuir les persécutions nazies. Entre 1933 et 1945, malgré les restrictions imposées par les autorités, l’Argentine accueille ainsi davantage de réfugiés juifs que tout autre pays d’Amérique latine.

Après la fin de la guerre et la naissance d’Israël, les deux pays nouent rapidement des relations. Mais ces dernières sont mises à mal par un événement majeur: l’affaire Adolf Eichmann en 1960.

Repéré près de Buenos Aires où il vivait sous une fausse identité, cet ancien responsable nazi et l’un des principaux organisateurs de la «Solution finale», est enlevé en plein jour par des agents du Mossad pour être jugé en Israël. Si l'opération est un succès retentissant pour Tel-Aviv, elle provoque une crise diplomatique majeure avec l’Argentine.

Le gouvernement argentin dénonce en effet une violation flagrante de sa souveraineté nationale et porte l’affaire devant le Conseil de sécurité des Nations unies. La crise a également des répercussions sur le plan interne, et la communauté juive argentine fait face à des actes de vandalisme et à des agressions. Des groupes nationalistes les accusent alors de double allégeance envers Israël. La crise finit toutefois par être apaisée et les relations entre les deux pays se normalisent progressivement.

Durant la dictature militaire (1976-1983), la communauté juive d’Argentine est particulièrement ciblée par la répression. Pourtant Israël maintient ses liens avec le pays, allant jusqu’à fournir des armes et des équipements militaires à la junte durant la guerre des Malouines contre le Royaume-Uni.

Les relations entre les deux pays sont cependant de nouveau fragilisées suite à deux attentats que les autorités argentines et israéliennes attribuent au Hezbollah : l’un contre l’ambassade d’Israël à Buenos Aires en 1992 et l’autre contre le centre communautaire juif AMIA en 1994. L’enquête menée par l’Argentine est alors entachée d’accusations de graves irrégularités sur fond de soupçons de dissimulations et de pots-de-vin.

Durant les années 2000, les relations entre les deux pays oscillent entre des visites officielles cordiales, comme celle de Netanyahou en septembre 2017, et des tensions comme avec la reconnaissance de l’État de Palestine par Buenos Aires en 2010. Mais l’élection de Javier Milei en 2023 à la présidence de l’Argentine va changer la donne.

Le tournant Milei

Dès le début de son mandat, Javier Milei a fait du soutien à Israël un élément central de sa politique étrangère. Pour sa première visite bilatérale à l’étranger, il se rend en Israël en février 2024 et annonce sa volonté de transférer l’ambassade d’Argentine à Jérusalem.

Durant ce voyage, il s’est également rendu au mur des Lamentations, dans la vieille ville de Jérusalem, où il est resté plusieurs minutes collé au mur, les yeux rouges d’émotion. Celui qui se définit comme un «anarcho-capitaliste», entretient, en effet, des liens profonds avec le judaïsme, qu’il étudie depuis longtemps. Il a notamment déclaré qu’il comptait se convertir à cette religion une fois son mandat terminé, considérant qu’il était difficile de conjuguer la pratique juive et l’exercice du pouvoir.

En mai 2024, rompant avec la position traditionnelle de l’Argentine sur la Palestine, le gouvernement Milei vote contre une résolution de l’ONU soutenant la candidature de la Palestine à l’adhésion comme membre à part entière. Puis en juillet 2024, l’Argentine déclare le Hamas comme «organisation terroriste internationale», en raison des attaques menées en Israël le 7 octobre et d'«un long historique d'attentats», précise la présidence dans un communiqué.

Profond soutien de Netanyahou notamment dans sa guerre à Gaza, Milei va se rendre à trois reprises en Israël en seulement vingt-huit mois. Lors de son dernier voyage en avril 2026, il est allé de nouveau au mur des Lamentations où il affirme: «Ma vision de l’État est fondée sur les valeurs de la moralité et de la foi, sur la justice et sur l’héritage juif».

À cette occasion, il assiste à la cérémonie du 78ᵉ anniversaire de l’indépendance d’Israël. Il se voit ensuite remettre la médaille présidentielle israélienne d’honneur par le président israélien Isaac Herzog et est fait docteur honoris causa par l'université israélienne Bar-Ilan, «en reconnaissance du soutien public et diplomatique de [Milei] envers l’État d’Israël, et en particulier pour sa détermination à obtenir le retour des otages israéliens détenus par l’organisation terroriste du Hamas à Gaza».

Sa visite est également l’occasion d’inaugurer les accords d’Isaac le 19 avril, inspirés des accords d’Abraham. Selon le ministère israélien des Affaires étrangères, «les accords d'Isaac constituent un nouveau cadre stratégique visant à renforcer la coopération entre l'Argentine, Israël et les partenaires partageant les mêmes valeurs dans l'hémisphère occidental, les descendants d'Isaac et les nations de tradition judéo-chrétienne, en défense de la liberté et de la démocratie, et dans la lutte contre le terrorisme, l'antisémitisme et le trafic de drogue».

 

Selon l’American Jewish Committee, l’idée est de renforcer la coopération entre les pays d’Amérique latine qui soutiennent Israël et Israël, notamment pour lutter contre les réseaux iraniens dans la région, en échange d’expertise en matière d’agriculture ou de défense, par exemple.

Au-delà de leur portée stratégique, ces accords illustrent également la proximité idéologique et personnelle affichée par Milei et Netanyahou. Les deux hommes d’État ne cachent pas en effet leur respect et leur amitié mutuels. Pour Milei, outre sa proximité avec le judaïsme, cette alliance lui permet de nouer des liens plus étroits avec Washington et constitue un soutien contre la gauche traditionnelle latino-américaine. Pour Netanyahou, l’Argentine présente une alternative à l’Europe en termes de soutien international, dont il manque cruellement.

La présidence de Javier Milei a ainsi constitué un tournant majeur dans les relations entre l’Argentine et Israël. Reste à savoir si ce rapprochement, largement porté par la relation personnelle entre les deux dirigeants, survivra à Milei en cas d’alternance politique.

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