Les paradoxes en tous genres convergent de toutes parts et nous laissent perplexes devant les réalités d’un État libanais en état de déliquescence. Certains estiment que ce constat est banal et que tout ce à quoi l'on assiste est un état de fait qui perdure depuis 1958, sans remonter aux difficultés des débuts.
L’ère des nationalismes, des guerres froides, du nihilisme de gauche, de l’islamisme militant et des politiques impériales qui en émanaient ont rendu impossible le passage de l'imaginaire et de la géopolitique impériale du Califat à ceux des États territoriaux et de leurs réquisits. La légitimité politique n’a jamais pu évoluer de la logique du diktat à celle de la consensualité démocratique, celle du “plébiscite au quotidien” qui devait sous-tendre la légitimité de l’État de droit et de son architecture constitutionnelle.
Le Liban se disloque au croisement d’une double implosion, celle d’un pays qui perd sa raison d’être et celle d’un ordre régional qui se désintègre sous les coups de boutoir des impérialismes renouvelés de l’islam contemporain. Le récit œcuménique, démocratique et libéral de l’État de droit cède la place aux nihilismes de l'islam contemporain. Ceux-ci ne se reconnaissent guère dans les acquis de la modernité et s'en emparent pour en démolir les fondements normatifs et les appuis géopolitiques.
Le Liban a été mis sur le chemin d’un processus de désintégration qui a fait échec à toutes tentatives de réconciliation et de reconstruction. Les extrémismes idéologiques et leurs doubles stratégiques ont pavé la voie à la mort du “pacte national” et au blocage des institutions. Ils ont aussi été à l'origine de la dynamique des emboîtements conflictuels qui ont réduit à néant la souveraineté nationale et transformé le Liban en terrain de conflits par procuration.
Les impasses de la diplomatie libanaise, mobilisée pour la première fois afin de rendre à l’État ses lettres de créance, nous confrontent à la réalité d’un pays incapable de souveraineté. Elle ne parvient d’ailleurs pas à se positionner comme partenaire effectif dans une diplomatie d’urgence et de résolution des conflits. Une fois de plus le Liban fait l’expérience amère de la souveraineté limitée, interdite et renvoyée aux limitations d’un État-lige qui n’arrive pas à se défaire des inhibitions qui lui sont inhérentes. Le Liban n'est qu'une plateforme géopolitique dont se sert la politique impériale du régime iranien.
Le chiisme militant se définit et se positionne à partir d’une extraterritorialité aussi bien idéologique qu’institutionnelle qui instrumentalise l’appartenance nominale à l’État libanais à des fins définies par la politique de subversion du régime iranien. Cette ambivalence politico-statutaire explique les difficultés d’une démarche diplomatique qui peine à définir ses tenants et ses aboutissants. Comment faire aboutir des négociations alors que les principes de la reconnaissance, du partenariat et de la recherche négociée de la paix peuvent difficilement se faire valider ?
Le Hezbollah opère sur la base d’un rejet multiple, celui de la légitimité de la démarche diplomatique, de la titulature de l’État libanais et de la quête négociée de la paix. D’où la difficulté qu’éprouve la diplomatie libanaise à se positionner, hiérarchiser ses priorités et circonscrire son parcours. Elle est soumise aux aléas idéologiques et stratégiques d’une politique de sabotage discrétionnaire qui tient l’État libanais en otage. Le diplomate libanais procède à partir d’une plateforme opérationnelle étriquée, et d’une parole qui se trahit à tous les détours d’une négociation aux repères contrastés.
Les stipulations de l’accord-cadre sont neutralisées dès qu’il s’agit de passer de la parole à l’acte alors que les stipulations protocolaires ont été dûment avalisées par les signataires de cet accord. Le fait d’avoir prévenu le déraillement de l’accord libano-israélien au profit des négociations américano-iraniennes et de l’annexion du dossier libanais au dossier iranien est un acquis majeur. Il faudrait le sauver à l’unique condition que la trajectoire débouche sur une démarche concrète. Le cadre opérationnel des zones-pilotes devrait mettre en rail la dynamique du désarmement du Hezbollah et consorts dans le cadre d’une stratégie qui vise la réhabilitation de la souveraineté libanaise et la fin des extraterritorialités politiques et militaires mutantes.
Les esquisses proposées qui veulent institutionnaliser les dichotomies stratégiques et institutionnelles entre une fiction étatique et les épaves d’une stratégie de subversion contre-étatique pilotée par le régime iranien et ses auxiliaires domestiques relèvent de paralogismes politiques injustifiables. Leur seul but est de sceller l’état de pulvérisation politique, de promouvoir les politiques de noyautage projetées par les impérialismes interislamiques en situation de choc frontal et ou latéral. Ils préparent également la voie à des politiques de déstabilisation, remettant en cause la paix civile.
Dès lors, la question qui se pose aux Libanais est celle de pouvoir réhabiliter leur raison d’être nationale. Il s'agit aussi de redonner à leur vie politique l’autonomie nécessaire qui leur permettrait d’encadrer les débats publics, de se distancer vis-à-vis des instrumentalisations et de s’employer à résoudre leurs problèmes. L’échec des négociations est caractérisé par des indéterminations et des atermoiements sans fin. Autrement, il est grand temps de faire aboutir les stipulations de l’accord-cadre avant que les conflits ne prennent le dessus, emportant les opportunités d’une paix négociée.




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